Article | Pourquoi la Diagonale des Fous porte-t-elle ce nom ?

Dans le monde impitoyable de l’ultra-trail, peu d’événements suscitent autant de crainte, de respect et de fascination que le Grand Raid de La Réunion. Pourtant, au-delà de son appellation officielle, c’est sous un surnom bien plus évocateur que cette épreuve est connue à travers le globe : la Diagonale des Fous.

Ce titre, qui sonne comme un avertissement autant que comme une promesse d’aventure, ne doit rien au hasard. Il encapsule à lui seul la géographie radicale de l’épreuve et la démesure de l’effort requis pour en venir à bout.

Pour comprendre pourquoi cette compétition porte ce nom mythique, il faut plonger au cœur de l’histoire du trail, de la topographie tourmentée de l’île intense et de la psychologie des coureurs qui osent s’y frotter.

De la Marche des Cimes au mythe de la Diagonale

L’histoire commence en 1989. À cette époque, l’épreuve se nomme la « Marche des Cimes ». L’objectif est alors de traverser l’île, mais l’esprit est davantage tourné vers la randonnée sportive que vers la compétition acharnée que l’on connaît aujourd’hui. Cependant, au fil des éditions, la course se durcit, les chronos tombent et l’engouement populaire explose.

C’est au début des années 1990 que le nom évolue. L’appellation « Grand Raid » devient officielle, mais c’est le surnom Diagonale des Fous qui va véritablement marquer les esprits et s’imposer dans le langage courant. Ce glissement sémantique correspond à une prise de conscience collective : ce que ces hommes et ces femmes accomplissent n’est pas une simple marche, c’est une épopée qui défie la raison.

Le terme « Diagonale » fait référence au tracé géographique de la course. Contrairement à une boucle ou à un parcours côtier, l’épreuve consiste à traverser l’île de La Réunion de part en part, généralement du Sud (Saint-Pierre ou Saint-Joseph selon les années) vers le Nord (Saint-Denis), en passant par l’intérieur des terres.

Sur une carte, ce tracé dessine littéralement une ligne diagonale qui tranche l’île en deux. Mais il ne s’agit pas de n’importe quelle ligne : celle-ci traverse les cirques les plus inaccessibles et les sommets les plus escarpés de l’océan Indien.

Une topographie qui justifie la folie

Si la première partie du nom s’explique par la géographie, la seconde partie, « des Fous », trouve sa justification dans les chiffres vertigineux de la course. S’engager sur le Grand Raid, c’est accepter d’affronter environ 165 à 175 kilomètres de sentiers, mais surtout un dénivelé positif cumulé dépassant souvent les 10 000 mètres.

Pour mettre cette donnée en perspective, cela revient à gravir l’Everest et à continuer encore un peu, ou à monter plus de trente fois la Tour Eiffel, le tout sur des sentiers techniques, boueux, truffés de racines et de marches volcaniques irrégulières.

La « folie » réside dans la nature même du terrain réunionnais. Contrairement aux sentiers roulants que l’on peut trouver dans d’autres ultra-trails européens ou américains, le terrain de La Réunion est cassant, brutal et impitoyable.

La traversée du cirque de Mafate, accessible uniquement à pied ou en hélicoptère, est un moment de solitude et de souffrance intense où chaque appui est un défi. Appeler les participants des « fous » n’est donc pas une insulte, mais une marque de respect immense pour leur courage face à une nature aussi grandiose qu’hostile.

Au-delà du sport : une épreuve mentale et spirituelle

Le nom « Diagonale des Fous » souligne également la dimension psychologique de l’épreuve. Au-delà de la performance athlétique, finir cette course requiert un mental d’acier qui frôle l’obsession. Les vainqueurs mettent plus de 23 heures, tandis que le gros du peloton peut passer jusqu’à 66 heures dans les sentiers, luttant contre le sommeil, les hallucinations et l’épuisement total.

Il faut avoir un grain de folie pour continuer à avancer dans la nuit noire, sous la pluie tropicale ou la chaleur écrasante du Maïdo, alors que chaque fibre musculaire hurle de douleur. C’est cette capacité à repousser les limites humaines bien au-delà du raisonnable qui a cimenté le nom de la course.

Les « raideurs » (nom donné aux participants) entrent dans un état second, une sorte de transe nécessaire pour survivre à l’enfer du dénivelé. À l’arrivée au stade de La Redoute, ceux qui franchissent la ligne reçoivent le t-shirt jaune tant convoité portant la mention « J’ai survécu ». Ce n’est pas du marketing, c’est un constat. Ils sont allés au bout de leur folie et en sont revenus.

Un phénomène culturel unique

Enfin, si ce nom perdure, c’est aussi parce qu’il a été adopté par toute une population. À La Réunion, le Grand Raid n’est pas qu’un événement sportif, c’est une religion. Pendant quelques jours, l’île s’arrête, les écoles et les entreprises tournent au ralenti, et tout le monde vit au rythme des « fous ».

Des milliers de spectateurs se massent sur le bord des sentiers, jour et nuit, pour encourager ces forçats de la montagne. En les appelant les « Fous », les Réunionnais expriment une tendresse et une admiration sans bornes. C’est une folie douce, une folie partagée, une communion entre l’homme et la montagne.