Prononcée lors de la Fête de la science dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, cette conférence du physicien et philosophe des sciences Étienne Klein interroge notre rapport contemporain à la connaissance. L’intervenant dresse un constat sévère sur la détérioration du débat public et la perte de repères face aux discours scientifiques. Il invite le public à réévaluer la manière dont les savoirs s’élaborent pour mieux résister au doute systématique et à l’ultracrepidarianisme.

Ce qu’il faut retenir

La science ne produit pas des croyances mais des connaissances méthodiques. Ces savoirs restent temporaires tout en reposant sur des preuves solides.

L’opinion personnelle prend trop souvent le pas sur l’expertise établie. Chacun s’exprime désormais sur des sujets complexes sans maîtrise préalable.

Cultiver le goût du vrai exige de l’humilité intellectuelle. Il convient de distinguer ce que la science sait de ce qu’elle cherche encore.

Le goût du vrai

Le goût de la vérité ne va plus de soi dans nos sociétés saturées d’informations. Nietzsche soulignait déjà cette exigence de rigueur.

Aujourd’hui, les énoncés factuels se retrouvent mis sur le même plan que de simples avis. Cette équivalence fragilise la confiance envers la démarche scientifique.

Retrouver ce goût nécessite un effort constant de discernement. Il faut accepter la complexité du réel au lieu de céder aux facilités de l’intuition.

La confusion entre science et recherche

La crise sanitaire a mis en lumière un malentendu fondamental. Le grand public a confondu l’activité de recherche avec la science établie.

La science représente un corpus de connaissances consolidées par le temps et la preuve. Elle constitue un socle solide de savoirs.

La recherche incarne la science en train de se faire. Elle doute, hésite et avance par controverses légitimes.

Présenter la recherche comme une vérité achevée crée de la déception. Cela alimente un scepticisme mal placé face aux hésitations des chercheurs.

L’ultracrepidarianisme ou l’art d’avoir un avis sur tout

Ce biais cognitif consiste à donner son opinion sur des sujets hors de son champ de compétence. La tendance s’est répandue à grande échelle.

Les plateaux de télévision et les réseaux sociaux encouragent cette dérive. Chacun se sent sommé d’avoir une conviction immédiate.

Il en résulte une baisse générale de l’humilité. L’ignorance oublie ses limites et conteste l’expertise acquise après des années de travail.

Dire « je ne sais pas » devient une posture rare. C’est pourtant le préalable indispensable à toute démarche d’apprentissage véritable.

Vérités de science et vérité absolue

Les vérités scientifiques ne prétendent pas à l’absolu. Elles restent incomplètes et ouvertes à des révisions futures.

Une théorie scientifique n’est pas vraie par dogme. Elle résiste simplement aux tentatives répétées de falsification.

Cette plasticité ne signifie pas que tout se vaut. Une vérité scientifique reste ce que nous avons de plus fiable à un moment donné.

Il faut apprendre à vivre avec ce doute constructif. Ce doute enrichit le savoir au lieu de le détruire.

La pédagogie et la transmission des savoirs

Expliquer la science exige d’exposer la méthode plutôt que de seuls résultats spectaculaires. L’enseignement doit raconter l’histoire des découvertes.

Montrer comment les concepts ont été bâtis permet d’en saisir la portée. On évite ainsi d’imposer des vérités comme des dogmes abstraits.

La vulgarisation porte une lourde responsabilité. Elle doit simplifier sans dénaturer la rigueur de la pensée originelle.

Un public éclairé comprend mieux les enjeux contemporains. Il devient moins vulnérable aux manipulations idéologiques et aux fakes news.

Nourrir la rationalité dans le débat public

La démocratie a besoin d’un espace de discussion fondé sur la raison. Les arguments rationnels doivent prévaloir sur les passions passionnelles.

Les scientifiques doivent intervenir plus clairement dans la cité. Leur parole doit éclairer la décision politique sans s’y substituer.

Il ne s’agit pas d’instaurer une technocratie. La politique doit garder le monopole des choix de valeurs et d’orientation.

Restaurer le dialogue entre science et société demeure une urgence. C’est la condition indispensable pour affronter sereinement les défis collectifs à venir.