Lors de la conférence organisée par l’AFC, le CNC et Paris Images, plusieurs figures éminentes du cinéma et des nouvelles technologies se sont réunies pour aborder l’impact de l’intelligence artificielle sur l’industrie audiovisuelle.
Présentée autour de la question fondamentale de savoir si l’IA viendra remplacer ou assister les créateurs, cette table ronde rassemble notamment le réalisateur Alexandre Astier, le directeur de la photographie Jean-Marie Drejou, le consultant Yann Batard, le responsable R&D son Antoine Martin ainsi que le directeur de la photo Quentin de Lamarzelle et le spécialiste des effets visuels Pierre-Marie Boyé.
À travers un éclairage croisé mêlant retours d’expérience sur les tournages, expérimentations en post-production et réflexions philosophiques, les intervenants explorent les opportunités techniques et les dérives artistiques de cette révolution technologique.
Ce qu’il faut retenir
L’intelligence artificielle s’impose d’abord comme un accélérateur technique redoutable pour automatiser les tâches répétitives et chronophages de la préproduction à la post-production.
Sur le plan créatif, la perfection immédiate des contenus générés risque de brider l’imaginaire collectif et d’étouffer l’imprévu qui caractérise la véritable démarche artistique.
L’émotion cinématographique reste intrinsèquement liée à l’imperfection humaine et au travail artisanal des équipes, garantissant le maintien de l’empreinte de l’auteur face à la machine.
Introduction et projection de l’œuvre d’ouverture
La rencontre débute par la projection du court-métrage « slash imagine » de la réalisatrice Anna E. Ce film a profondément marqué le jury du Festival Nikon, présidé par Alexandre Astier aux côtés de Jean-Marie Drejou.
Conçu entièrement à l’aide d’outils génératifs comme Midjourney pour les visuels et Runway pour l’animation, le projet illustre parfaitement l’usage thématique de l’outil. Le propos aborde la quête d’identité d’un adolescent dans un monde saturé de faux semblants virtuels.
Les intervenants saluent la pertinence du discours porté par la voix de la réalisatrice. Ils soulignent que la force de l’œuvre réside dans la vision de son autrice plutôt que dans la technique d’animation encore balbutiante.
La nature de l’acte artistique face à la machine
Alexandre Astier livre une analyse poussée sur l’intégration des visuels générés par ordinateur au sein du processus de création. Bien qu’il ait testé la création d’univers visuels pour ses propres projets de fantasy, il met en garde contre la tentation de montrer ces images très abouties aux équipes techniques.
Proposer des décors ou des éclairages virtuels totalement finalisés risque de brider l’inspiration des chefs décorateurs, des costumiers et des directeurs de la photographie. Cette démarche impose une vision figée au lieu d’encourager la recherche collaborative.
Le réalisateur développe une vision philosophique de l’art fondée sur l’imperfection. Selon lui, la beauté d’une œuvre réside dans ce qui échappe au créateur et dans la signature laissée par ses propres défauts.
Un artiste ne se contente pas de commander un résultat pour l’obtenir sans effort. La création implique un lâcher-prise que les modèles de langage et les générateurs d’images ne peuvent pas reproduire à l’heure actuelle.
Évolution historique et fonctionnement des IA génératives
Yann Batard retrace la trajectoire historique des technologies d’intelligence artificielle pour mieux situer l’essor récent des modèles génératifs. Il rappelle que la recherche a débuté dans les années 1950 sous l’impulsion d’Alan Turing avant d’évoluer vers le machine learning dans les années 1980.
L’émergence du deep learning et des réseaux de neurones durant la dernière décennie a permis de franchir un cap majeur. Les machines peuvent désormais traiter des volumes de données gigantesques pour générer du texte, de l’image, du son ou de la vidéo à partir d’instructions en langage naturel.
L’art de formuler ces demandes, désigné sous le terme de prompt engineering, combine rigueur technique et sensibilité rédactionnelle. Le spécialiste démontre que la précision des paramètres spécifiés influence grandement la composition, la lumière et le style d’une image.
L’imprévisibilité intrinsèque de la machine constitue à la fois la richesse et la limite de ces outils. Il demeure extrêmement complexe de figer une mise en scène ou de maintenir une continuité parfaite d’un plan à un autre.
Cas pratique sur un tournage de série audiovisuelle
Quentin de Lamarzelle partage son retour d’expérience sur le tournage de la série « Pour la vie » produite pour la plateforme Disney. La production devait faire évoluer l’apparence physique d’une jeune comédienne incarnant un personnage atteint de leucémie, ce qui nécessitait des modifications morphologiques précises.
L’application de prothèses de maquillage traditionnelles aurait exigé quatre heures de préparation quotidienne. Cette contrainte était incompatible avec la réglementation stricte limitant le temps de travail des enfants sur les plateaux à quatre heures par jour.
En collaboration avec le studio Mac Guff et l’Atelier 69, l’équipe a déployé une solution numérique combinant un maquillage de référence et un suivi facial par intelligence artificielle. Les scènes ont été tournées sans prothèses lourdes afin de préserver la disponibilité de la jeune actrice, les altérations physiques ayant été intégrées en post-production.
Cette approche a libéré l’enfant des contraintes du grimage longuet tout en garantissant sa performance scénique. En contrepartie, le cadrage a dû se plier à de fortes contraintes techniques sur le plateau pour permettre aux algorithmes de scanner correctement les visages.
Innovations et défis dans la post-production sonore
Antoine Martin dresse un panorama complet des usages de l’intelligence artificielle dans le domaine du son et du mixage. L’apparition d’outils de séparation de sources et de nettoyage vocal a révolutionné le travail sur les enregistrements directs en éliminant les bruits parasites en un instant.
Ces technologies permettent d’isoler des instruments à partir de pistes monophoniques anciennes. Ce procédé a notamment été exploité par Peter Jackson pour la série « Get Back » ainsi que pour la restauration de la voix de John Lennon sur l’ultime chanson des Beatles.
Les avancées en synthèse vocale ouvrent la voie à la création de voix synthétiques, au remplacement de dialogues et au doublage automatisé. Des modèles capables de restituer l’empreinte vocale d’un comédien dans une autre langue avec une synchronisation labiale quasi parfaite sont déjà opérationnels.
Cette évolution soulève d’importantes questions éthiques quant à la précarisation des comédiens de doublage et des figurants sonores. L’intervenant souligne néanmoins l’intérêt créatif de ces outils pour concevoir des textures sonores hybrides et inédites.
Modélisation 3D et outils de prévisualisation
Pierre-Marie Boyé présente l’utilisation des réseaux neuronaux dans la création de décors virtuels et la préparation des tournages. La technologie des NeRFs et du Gaussian Splatting permet désormais de numériser un environnement réel en trois dimensions à partir d’une simple série de photographies prises en quelques minutes.
Ces espaces virtuels offrent au réalisateur la possibilité d’explorer les lieux à l’avance, de composer ses cadrages et de concevoir un storyboard dynamique d’une grande précision.
L’intervenant précise que la majorité des images générées directement par les outils grand public restent insuffisantes pour une diffusion en haute définition sur grand écran. Leur utilité réside principalement dans la prévisualisation et la recherche d’intentions scénographiques durant la préproduction.
L’avenir repose sur le développement d’intelligences artificielles professionnelles spécialisées, entraînées sur des bases de données maîtrisées et respectueuses du droit d’auteur. Ces programmes métiers prendront en charge les tâches automatisées telles que la rotoscopie ou l’incrustation sur fond vert.
Perspectives d’avenir et dimension humaine du cinéma
Au cours du débat final avec la salle, les panélistes s’interrogent sur la transformation des métiers du cinéma à l’horizon de cinq ans. La frontière entre les compétences techniques tend à s’estomper, l’étalonnage et les effets visuels intégrant désormais des traitements algorithmiques automatisés en temps réel.
Si la machine est capable d’optimiser le flux de travail et d’éliminer les processus fastidieux, l’assistance informatique ne pourra jamais remplacer la vision globale d’un metteur en scène.
Alexandre Astier et Jean-Marie Drejou réaffirment la valeur fondamentale de l’artisanat dans la création artistique. L’émotion suscitée par un film repose sur l’empathie envers l’expérience humaine de son auteur et sur la conscience des efforts déployés pour réaliser l’œuvre.
Même si les algorithmes parviennent à imiter la beauté visuelle ou sonore, la création cinématographique restera avant tout un espace d’échange d’humanité guidé par l’imperfection et l’intention du regard.