Présenté par l’archéologue Rebecca Peruche lors d’une conférence de l’instant Archéo à la MSHE Ledoux, ce récit retrace l’histoire fascinante et romanesque du sanctuaire gallo-romain de Saint-Aubin-des-Chaumes, situé dans la Nièvre. Entre pilliages clandestins, enquêtes internationales, révélations tardives et fouilles programmées, la redécouverte du dieu Cobannus et de son exceptionnel dépôt de bronzes s’apparente à une véritable intrigue policière qui éclaire d’un jour nouveau les pratiques rituelles et l’histoire de la Bourgogne antique.

Ce qu’il faut retenir

  • Un pillage spectaculaire devenu affaire d’État : découvert illégalement à la fin des années soixante-dix, le trésor de Cobannus a fait l’objet d’un trafic international complexe. Ses plus belles pièces ont intégré de prestigieuses collections américaines avant que le coupable, rongé par le remords, ne confesse son forfait trente ans plus tard.
  • Un dieu celte de la forge assimilé à Mars : le nom de Cobannus, racine linguistique liée aux forgerons, désigne une divinité locale éduenne intimement connectée à l’activité sidérurgique de la région. Les dédicaces montrent son association progressive avec la figure romaine de Mars.
  • Une continuité cultuelle remarquable : les fouilles scientifiques menées depuis deux mille dix-neuf révèlent une permanence architecturale et rituelle stricte du site. Le sanctuaire traverse les âges en se monumentalisant, depuis l’époque gauloise en bois jusqu’au temple maçonné romain, avant sa destruction violente par incendie à la fin du quatrième siècle.

L’histoire rocambolesque d’un pillage et de sa résolution

Le destin du gisement archéologique de Saint-Aubin-des-Chaumes bascule définitivement au cours d’une nuit de l’année mille neuf cent soixante-dix-sept. Un pilleur local, équipé d’un détecteur de métaux, explore un champ récemment défriché au lieu-dit Coin. Il y détecte une anomalie majeure enfouie sous près de quatre-vingts centimètres de terre arable.

Pris de court par l’ampleur de sa trouvaille, l’homme décide de revenir nuitamment afin d’extraire le dépôt à l’abri des regards indiscrets. Sous une large tuile romaine, il dégage une importante vaisselle en bronze contenant des milliers de monnaies, des statuettes divines et divers objets précieux.

Le secret est jalousement gardé pendant des décennies tandis que les pièces maîtresses du trésor s’envolent vers l’étranger. Des marchands d’art peu scrupuleux assurent la dispersion des bronzes auprès de collectionneurs privés et de grands musées américains, à l’instar du prestigieux J. Paul Getty Museum en Californie.

Pour justifier la provenance de ces chefs-d’œuvre, les intermédiaires inventent une découverte fantaisiste en Haute-Savoie durant la Seconde Guerre mondiale. Cette version permet de contourner les législations sur la protection du patrimoine et de blanchir le produit du pillage.

L’enquête progresse par étapes successives grâce à la vigilance des chercheurs français et américains. En mille neuf cent quatre-vingt-treize, la découverte fortuite d’une stèle en pierre par des propriétaires terriens à Saint-Aubin-des-Chaumes mentionne pour la première fois le nom du dieu Cobannus.

Ce jalon épigraphique capital permet à l’archéologue Claude Rolley d’émettre l’hypothèse d’une origine nivernaise pour les bronzes exposés outre-Atlantique. La confirmation définitive survient en deux mille huit lorsque le pilleur, sentant sa fin approcher, confesse formellement son délit auprès des autorités culturelles.

Avant de décéder, l’homme transmet aux archéologues un plan précis de sa découverte et un ensemble de moulages en silicone qu’il avait réalisés en secret. Ces empreintes exceptionnelles permettent aujourd’hui d’étudier scientifiquement des objets inestimables qui demeurent éparpillés à travers le monde.

L’histoire personnelle du pilleur s’achève sur une ultime excentricité. L’homme s’est fait inhumer dans un cimetière mérovingien reculé de l’Aveyron sous une dalle de granite transportée par hélicoptère. Cette tombe porte une inscription latine calquée sur les dédicaces du trésor de Cobannus, illustrant son attachement obsessionnel à sa découverte.

L’identité de Cobannus : le dieu forgeron du territoire éduen

La documentation recueillie dessine le portrait d’un dieu indigène particulièrement vénéré au sein de la cité gallo-romaine des Éduins. Le nom même de Cobannus, orthographié avec un « c » ou un « g » selon les inscriptions, fait référence au travail du métal.

En langue celte, cette racine est directement associée à la figure du forgeron et à la métallurgie. Cette fonction trouve un écho géographique évident dans la présence d’un très important complexe sidérurgique d’extraction et de traitement du minerai de fer situé à seulement quelques kilomètres du sanctuaire.

Les dédicaces inscrites sur les objets précieux du trésor démontrent que Cobannus a fait l’objet d’un processus classique de syncrétisme avec le Panthéon romain. Il est assimilé à Mars, le dieu guerrier, comme en témoigne la statuette de bronze d’un jeune combattant aux traits rappelant Alexandre le Grand.

L’importance du culte est confirmée par le profil social des donateurs mentionnés sur les inscriptions. Parmi eux figurent un duumvir, c’est-à-dire l’un des plus hauts magistrats de la capitale éduenne d’Autun, ainsi que d’autres notables fortunés.

Ces élites locales offraient des pièces d’orfèvrerie et de bronzerie de très haute qualité technique, probablement issues d’ateliers régionaux réputés. Ces ex-voto prestigieux côtoyaient des offrandes plus populaires, démontrant la ferveur partagée par toutes les strates de la population gallo-romaine.

L’organisation monumentale du sanctuaire à travers les âges

Les opérations archéologiques entreprises sur le terrain depuis deux mille dix-neuf ont permis de valider scientifiquement le contexte environnemental du trésor. Les prospections géophysiques et pédestres ont d’abord révélé l’existence d’une petite agglomération rurale entourant le pôle cultuel.

Les fouilles successives confirment que le sanctuaire s’implante sur une faille argileuse spécifique, choisie délibérément au milieu d’un plateau calcaire. Cette configuration géologique permettait une excellente rétention des eaux de pluie, indispensable au bon déroulement des rites hydrauliques du temple.

À l’époque gauloise, le premier état du sanctuaire se compose d’une architecture de terre et de bois. Un fossé quadrangulaire en forme de V délimite l’espace sacré au centre duquel s’élève un temple sur poteaux de bois, accessible par un porche d’entrée orienté vers l’est.

Au cours de l’époque romaine, le site fait l’objet d’une monumentalisation soignée. Les bâtisseurs ouvrent des carrières de calcaire à proximité et édifient un grand mur d’enceinte maçonné, appelé péribole, qui se superpose exactement sur le tracé de l’ancienne palissade gauloise.

Le temple adopte alors le plan classique du fanum gallo-romain avec une pièce centrale, la cella, entourée d’une galerie de circulation extérieure. L’accès principal conserve rigoureusement son orientation originelle face au soleil levant, confirmant la transmission des traditions religieuses.

Devant l’entrée du temple, sur l’ancien fossé comblé, s’élevait l’autel destiné aux sacrifices d’animaux et aux libations. Les archéologues ont découvert sous les fondations de cet autel une statue de guerrier celte en calcaire local, soigneusement mutilée et enterrée lors de la phase de reconstruction romaine.

Durant le deuxième siècle, l’aménagement intérieur de la cella est modifié par l’adjonction d’une grande citerne maçonnée. Cette structure permettait de stocker et de purifier l’eau sacrée, confirmant le rôle central de cet élément dans les rituels dédiés à Cobannus.

Le quatrième siècle et la fin tragique du sanctuaire païen

Le sanctuaire de Saint-Aubin-des-Chaumes conserve une vitalité remarquable jusqu’à une période très avancée de l’Antiquité tardive. Malgré la christianisation progressive de l’Empire romain, les monnaies et les poteries découvertes prouvent le maintien de pratiques païennes actives au quatrième siècle.

C’est précisément durant cette période de tensions religieuses que s’organise l’enfouissement du trésor de Cobannus. Vers les années trois cent soixante-deux ou trois cent soixante-trois, sous le règne de l’empereur Julien l’Apostat, les desservants du temple décident de mettre à l’abri les biens les plus précieux du dieu.

Plutôt que de cacher le dépôt à l’intérieur de l’enceinte sacrée, un secteur traditionnellement visé par les pillards, les prêtres choisissent une zone de cour extérieure située à l’arrière des bâtiments annexes. Les objets de bronze, de verre, d’argent et d’or sont déposés avec un soin méticuleux dans une fosse simple creusée dans un ancien fossé de drainage.

Cette stratégie de dissimulation s’avère particulièrement efficace car le sanctuaire subit une destruction brutale et définitive à la fin du quatrième siècle. Un violent incendie ravage l’ensemble des bâtiments comme en témoignent les épaisses couches de charbon et de sédiments brûlés observées lors des fouilles.

Cette disparition brutale s’inscrit dans un contexte régional de démantèlement systématique des lieux de culte polythéistes. Cette vague de destructions coïncide temporellement avec le passage de saint Martin et de ses disciples dans la région, connus pour leur lutte active contre les temples païens.

Après l’incendie, les ruines du temple font l’objet d’une spoliation méthodique de leurs matériaux de valeur. Les dalles de marbre, les canalisations en plomb et les décors sculptés sont récupérés par les populations locales, achevant de transformer le sanctuaire de Cobannus en un champ de ruines silencieux.