Cette conférence présente les réflexions d’Anne Emmanuelle Berger autour de son ouvrage intitulé « Le Grand Théâtre du Genre », publié en 2013. Spécialiste de littérature et directrice de l’Institut du Genre, l’intervenante propose une relecture critique des théories du genre et du tournant queer.

Son analyse s’appuie sur sa propre expérience au sein des universités américaines et françaises pour décrypter les mécanismes de circulation des idées entre les deux rives de l’Atlantique.

Ce qu’il faut retenir

L’émergence de la « gender theory » ne s’est pas faite de manière isolée : elle est le produit d’un aller-retour intellectuel permanent entre la France et les États-Unis, combinant la sociologie américaine et le post-structuralisme français.

Le genre doit être pensé comme une performance théâtrale et une mise en scène de soi : cette approche croise l’analyse des rapports sociaux, le comportementalisme et la psychanalyse lacanienne autour des notions de masque et de mascarade.

La théorie du genre n’est pas un dogme unifié : elle traverse des tensions productives constantes entre l’analyse de la domination sociale, l’étude des sexualités minoritaires et l’impact du modèle économique capitaliste sur l’émancipation.

Le Grand Théâtre du Genre par Anne Emanuelle Berger

L’ouvrage présenté s’articule autour de deux axes principaux : les conditions intellectuelles de l’émergence de la « gender theory » aux États-Unis et ses modes de réception en France. L’analyse met en lumière des pans d’histoire épistémologique encore mal repérés en Europe.

La distinction entre le sexe et le genre n’a pas été d’emblée une théorie féministe. Ses premières élaborations médicales et sociologiques datent des années cinquante. Il a fallu attendre les années soixante-dix pour que les mouvements féministes s’en emparent.

Cette réappropriation s’est nourrie de la découverte de la pensée française par l’université américaine : ce phénomène est connu sous le nom de « french theory ». Les courants marxistes, structuralistes et libéraux ont alors façonné le concept de manière divergente.

La question du pouvoir et de la domination était absente des premières théorisations médicales. Le féminisme a transformé la donne en définissant la relation entre les genres comme un rapport de force hiérarchique.

La « gender theory » américaine a toujours porté en elle les germes d’une inflexion queer. Son élaboration s’est faite à partir de travaux menés sur l’intersexualité et la transsexualité. Tout est parti d’un constat de trouble dans l’ordre binaire des sexes.

Le mot « queer » signifie originellement bizarre ou de travers en anglais. Sa connotation sexuelle et infamante a précédé sa réappropriation ironique et politique à la fin du vingtième siècle. Ce glissement s’est produit au moment de l’essor du capitalisme et de la famille bourgeoise.

Selon Michel Foucault, la famille bourgeoise est devenue le lieu des enjeux amoureux et des investissements érotiques. Les questions de genre et de sexualité se sont alors déplacées sur le terrain analytique queer.

Ce n’est pas un hasard si les plus grandes figures du féminisme américain de la seconde vague sont des figures queer. Le tournant queer du féminisme est exploré à travers plusieurs essais qui se répondent et entrecroisent leurs motifs.

Drôle de rôles : le théâtre du genre en amérique

Cette partie examine la centralité de la figure spectaculaire de la drag queen dans l’espace théorique et politique américain. Cette reine de sexe masculin et de genre féminin a brûlé les planches du théâtre gay.

Il existe une convergence forte entre les études de genre et les théories de la performance aux États-Unis. Le genre y est analysé comme une drague ou comme une performance stylisée du corps.

Le mot « drague » fait écho au travestissement et possède des origines lointaines : il renvoie aux robes traînantes portées par les jeunes hommes jouant des rôles de femmes dans le théâtre élisabéthain.

L’usage de ce terme en français fait résonner la relation étroite entre la constitution du genre et celle du désir ou de la séduction. Ces analyses doivent beaucoup aux travaux pionniers de l’ethnologue esther newton sur l’expression culturelle des sexualités.

La pensée de Judith Butler opère un croisement insolite entre deux courants majeurs : l’interactionnisme social américain et l’analytique lacanienne de la formation des identités.

La sociologie de l’interaction sociale, représentée par Erving Goffman, met l’accent sur la dimension relationnelle du genre. Le genre y est décrit comme une mise en scène de soi et une exhibition réglée selon une scénographie normative.

Cette tradition conçoit le genre comme un rôle social joué par le sujet. Le comportement est appris et identifiable à travers une partition sociale. Faire le genre ne signifie pas tant le fabriquer que le jouer au quotidien.

En théorisant le genre comme une série d’actes réitérés plutôt que comme une identité donnée, la pensée américaine s’est forgée au contact de la « french theory ». Le structuralisme et le post-structuralisme ont apporté des outils majeurs.

Les penseurs français comme Jacques Derrida, Michel Foucault ou Jacques Lacan ont profondément marqué cette génération. Les féministes américaines ont fait une place importante à la psychanalyse, contrairement aux premières tenantes françaises des études de genre.

Jacques Lacan a beaucoup utilisé la notion de mascarade dans son analyse de la comédie du désir. Avec la mascarade, le genre s’inscrit dans le registre du théâtre, du jeu de masques et de l’exhibition comique.

Paradoxes de la visibilité : les spectacles du genre et la politique de l’identité

Cette section explore la rhétorique et la politique de la visibilité dans le champ des sexualités minoritaires. La pétition de visibilité possède une généalogie politique et culturelle propre.

L’analyse fait dialoguer des discours différents concernant l’articulation entre la visibilité, l’identité et le pouvoir. Ce point de rencontre entre la pensée américaine et la pensée française permet d’interroger la notion de spectacle du genre.

Les fins d’un idiome ou la « différence sexuelle » en traduction

La réflexion se porte ici sur les différents usages de l’expression « différence sexuelle » dans les espaces francophones et anglophones. Cette locution a connu une histoire conceptuelle complexe.

Au départ simplement descriptive, l’expression a pris un sens nouveau au dix-neuvième siècle lorsque l’adjectif sexuel a commencé à désigner potentiellement les deux sexes. La psychanalyse a ensuite promu cette notion au rang de concept.

Le déplacement du concept sur le continent américain a favorisé son devenir queer par le biais de réinterprétations successives. Dans l’espace queer américain, l’expression au pluriel désigne souvent la différence des sexualités et non la différence des sexes.

Ce glissement s’intéresse à la variété des pratiques et des orientations sexuelles. Le discours queer s’amuse à retourner le sens d’un concept qui servait initialement à la psychopathologie normative pour qualifier les déviances.

La différence sexuelle est communément perçue comme appartenant à une tradition de pensée typiquement européenne ou française. Pourtant, les débats américains renvoient plus souvent aux féministes lacaniennes anglaises ou aux théories post-structuralistes globales.

Le legs de roxane : féminisme et capitalisme en occident

L’essor du féminisme occidental a coïncidé historiquement avec la sortie de la féodalité et l’émergence de la société bourgeoise. Cette dette originaire à l’égard du capitalisme a des effets politiques durables.

La monétarisation de l’économie a transformé l’échange marchand en grille de lecture dominante des rapports sociaux. Le titre de cet essai fait référence à l’héroïne du roman de Daniel Defoe, une figure de femme devenue prostituée par choix et femme d’affaires lucide.

Ce personnage livre une critique radicale du mariage qui a nourri toute la tradition féministe anglophone. L’analyse explore la manière dont le féminisme appartient conceptuellement à l’époque ouverte par le capitalisme.

Deux motifs clés sont examinés : le fétichisme et la prostitution. Le fétichisme est devenu la perversion fétiche du discours queer car il arrime le plaisir sexuel à la production d’artefacts et à la circulation des marchandises.

La scène fétichiste et sado-masochiste nécessite un arsenal d’objets manufacturés : elle relève pleinement d’une économie politico-sexuelle moderne.

Le motif de la prostitution fait l’objet de fixations théoriques intenses. La figure de la prostituée est parfois célébrée comme un modèle de femme économiquement indépendante et transgressive.

La prostituée et la drag queen apparaissent ainsi comme les deux icônes complémentaires d’un féminisme du mauvais genre. Cependant, la rhétorique du travail du sexe pose question face à la conception marxienne de l’aliénation.

Considérer le corps comme une marchandise dans le cadre d’une prestation contractuelle dessine les contours d’un modèle social libéral. La théorie se trouve ici confrontée aux réalités de l’économie politique.

Perspectives et conclusions méthodologiques

L’analyse des théories du genre nécessite une perspective à double foyer, entre la France et l’Amérique. La circulation des concepts comme les mots « genre » ou « féminisme » montre que les langues sont porteuses d’histoire.

L’attention portée à la langue permet de compliquer l’analyse philosophique. Les mots ne sont pas des concepts universels transférables sans altération : la traduction introduit de l’instabilité et de la différence.

L’effort théorique touche souvent à des zones d’expérience qui engagent l’inconscient des chercheurs. Les formulations théoriques ont leurs limites et restent contingentes.

Sur le terrain politique, l’urgence reste entière : la nécessité de lutter contre les discriminations, la misogynie et l’homophobie résiste au temps. L’intérêt majeur de cette étude réside dans les tensions productives et les incohérences des paradigmes qui refusent de tenir complètement dans des digues idéologiques.