La notion de race occupe une place singulière et sombre dans l’histoire des idées. Issue des sciences naturelles, elle a progressivement quitté le champ de la botanique et de la zoologie pour s’imposer dans l’analyse des sociétés humaines. L’émission Science Chrono de France Culture invite l’historien et philosophe des sciences Claude-Olivier Doron pour retracer la généalogie de ce concept.

À travers son ouvrage L’homme altéré : race et dégénérescence, le chercheur analyse la manière dont une simple catégorie taxinomique s’est muée en un instrument d’oppression. Ce parcours intellectuel montre comment la biologie a été instrumentalisée pour légitimer des rapports de domination et hiérarchiser l’humanité.

Ce qu’il faut retenir

  • Un concept d’abord généalogique et pragmatique : avant d’être théorisé par la biologie, le mot désignait une lignée, une transmission héréditaire ou une sélection d’élevage.
  • Un outil central dans l’histoire naturelle : au XVIIIe siècle, les naturalistes ont introduit la race pour décrire la transmission constante de certains traits au sein d’une même espèce.
  • Un dévoiement idéologique tragique : la classification morphologique s’est transformée au XIXe siècle en une hiérarchisation politique justifiant la colonisation et les discriminations.

L’origine du concept avant la biologisation

Le terme de race possède une histoire bien plus ancienne que sa théorisation scientifique. Il apparaît dans les langues vernaculaires européennes dès le XVe siècle. Son usage initial couvre des domaines très variés.

Dans le champ religieux, le mot sert à décrire des lignées de descendants. Il exprime la transmission de qualités ou de fautes morales. L’humanité entière est ainsi perçue comme la race d’Adam, héritière du péché originel.

Dans le monde de la noblesse, la race garantit la légitimité d’une lignée. Être noble de race signifie descendre d’ancêtres vertueux. En Espagne et au Portugal, le terme revêt une nuance particulière liée à la pureté du sang : la rassa désigne une tache ou un défaut héréditaire.

Le secteur de l’élevage joue également un rôle crucial. Les éleveurs emploient le concept pour qualifier la sélection artificielle des animaux. Il s’agit de reproduire certains spécimens pour fixer des caractères utiles.

L’émergence de la race dans l’histoire naturelle

Au milieu du XVIIIe siècle, l’histoire naturelle cherche à renouveler ses méthodes de classification. Les savants remettent en cause le système établi par Carl von Linné, jugé trop artificiel.

Linné classait le vivant selon un ordre binaire strict composé d’espèces et de variations instables. Pour corriger cette vision, des penseurs comme Georges-Louis Leclerc de Buffon et Emmanuel Kant privilégient la généalogie. L’ordre de la nature doit refléter les liens de parenté réels.

L’espèce définit l’ensemble des individus capables de se reproduire entre eux sur plusieurs générations. Cependant, une difficulté majeure apparaît : comment qualifier des groupes présentant des caractères physiques constants et transmissibles sans pour autant créer de nouvelles espèces ?

Le terme de race s’impose alors comme un concept intermédiaire. Il désigne des variations héréditaires stables au sein d’une même espèce. Cette distinction évite le piège du polygénisme, une théorie affirmant que les différents groupes humains constituent des espèces distinctes créées séparément.

Le rôle du concept dans les théories de l’évolution

La notion de race devient rapidement un socle indispensable aux théories évolutives du XIXe siècle. Elle permet de comprendre comment les êtres vivants se modifient au fil du temps.

Chez Jean-Baptiste de Lamarck comme chez Charles Darwin, la formation de nouvelles espèces passe obligatoirement par l’apparition de races. L’ouvrage majeur de Darwin mentionne d’ailleurs la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie.

En génétique des populations, le concept décrit le processus de différenciation au sein d’un groupe. Une population isolée accumule des variations avant de devenir, éventuellement, une espèce à part entière.

Cette approche montre le paradoxe fondamental de cette idée : conçue à l’origine pour préserver l’unité et la stabilité de l’espèce, la race finit par démontrer la plasticité et la transformation constante du vivant.

La dérive vers la hiérarchisation et le racisme scientifique

À partir du XIXe siècle, la science bascule dans une dérive aux conséquences dramatiques. Les chercheurs cherchent des critères physiques pour classer et comparer les groupes humains.

La couleur de peau s’avérant insuffisante, les anatomistes se tournent vers l’étude du squelette et la craniométrie. Des figures scientifiques comme Georges Cuvier utilisent la mesure de l’angle facial pour évaluer les capacités intellectuelles des populations.

Les caractéristiques physiques servent désormais de prétexte pour attribuer des compétences morales et culturelles distinctes. Les savants affirment que la structure osseuse détermine la capacité d’un peuple à accéder à la civilisation.

Cette biologisation des inégalités s’inscrit dans un contexte politique précis. Dans des sociétés libérales proclamant l’égalité des droits, la science est convoquée pour justifier les dominations coloniales et les hiérarchies sociales au nom de prétendues infériorités naturelles.

La persistance de la notion après la Seconde Guerre mondiale

Les atrocités commises au nom de la supériorité raciale durant le XXe siècle n’ont pas entraîné la disparition immédiate du terme dans le monde scientifique.

Après 1945, des institutions comme l’UNESCO tentent de séparer l’usage scientifique de la notion de ses dévoiements politiques. La biologie et la génétique des populations continuent d’employer le mot pour analyser la diversité génétique.

Ce n’est qu’à partir des années 1970 que la catégorie subit une critique radicale de la part des généticiens. Les travaux démontrent que la variabilité génétique individuelle est bien plus importante que les variations entre groupes.

Aujourd’hui, la biologie moderne a renoncé à ce concept pour décrire l’espèce humaine, prouvant qu’il s’agissait d’une construction théorique et sociale sans fondement biologique réel.