L’hydrogène blanc, aussi qualifié d’hydrogène natif ou naturel, suscite un enthousiasme grandissant au sein de la communauté scientifique et de l’industrie énergétique. Longtemps ignoré au profit des procédés chimiques industriels et des énergies fossiles, ce gaz naturellement produit dans les profondeurs de la Terre apparaît aujourd’hui comme une ressource stratégique majeure pour réussir la transition énergétique.

À l’occasion d’une conférence organisée par l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), Jacques Piron, géologue et chercheur au CNRS à l’Université de Lorraine, expose les enjeux fondamentaux liés à cette ressource. Il y détaille notamment les mécanismes scientifiques qui régissent sa formation, la méthodologie novatrice déployée pour mesurer sa présence dans le sous-sol et les retombées de la découverte historique d’un gisement massif situé sous le bassin houiller lorrain.

Ce qu’il faut retenir

L’hydrogène blanc constitue une énergie primaire décarbonée générée naturellement par des réactions géochimiques sous la surface terrestre, contrairement aux formes secondaires produites artificiellement par électrolyse ou vaporeformage.

La découverte fortuite d’un gisement colossal estimé à environ 60 millions de tonnes en Lorraine démontre l’existence de réserves majeures en France, ouvrant la voie à un changement profond de paradigme énergétique.

L’exploitation de cette ressource nécessite le développement de technologies innovantes d’extraction in situ, afin de séparer les gaz dissous dans l’eau tout en préservant l’écosystème souterrain et la stabilité des sols.

Une taxonomie complexe : le nuancier de l’hydrogène

L’hydrogène est souvent présenté comme le vecteur énergétique idéal pour remplacer les carburants fossiles dans les transports lourds et l’industrie. Son avantage réside dans sa densité énergétique : il renferme environ trois fois plus d’énergie au kilo que l’essence standard.

Cependant, sa désignation s’accompagne d’un code couleur strict reflétant l’empreinte carbone associée à sa fabrication. Les nuances sombres comme le noir, le marron et le gris désignent des processus fondés sur la transformation du charbon ou du gaz naturel, fortement émetteurs de dioxyde de carbone.

Pour atténuer ces impacts, l’industrie a mis au point l’hydrogène bleu, où le carbone émis est capté puis séquestré dans le sous-sol. De son côté, la variante turquoise repose sur la pyrolyse du méthane, produisant un résidu de carbone solide au lieu d’une émanation gazeuse.

La transition écologique mise en outre sur des processus dits propres. L’hydrogène rose tire sa source de l’électricité nucléaire pour briser les molécules d’eau, tandis que la version verte s’appuie sur des énergies renouvelables ou la biomasse.

L’hydrogène blanc se distingue radicalement de l’ensemble de ce nuancier. Il ne s’agit pas d’un vecteur secondaire nécessitant une transformation préalable, mais bien d’une énergie primaire naturelle présente au sein du sous-sol.

Les origines de l’hydrogène naturel et sa répartition mondiale

L’apparition de l’hydrogène naturel au sein des formations géologiques s’explique par plusieurs mécanismes distincts que les chercheurs s’emploient à cartographier. La source la plus fréquente découle d’une réaction chimique entre l’eau et des minéraux riches en fer, à l’image des silicates, des sulfures ou des carbonates.

Sous l’effet de la température et de la pression, le fer présent dans la roche s’oxyde au contact de l’eau. Ce phénomène brise la molécule d’eau pour libérer de l’hydrogène gazeux, un processus comparable à de la rouille se développant en profondeur.

D’autres voies d’émergence existent dans le milieu naturel. On observe parfois des phénomènes de dégazage profond émanant du manteau terrestre, des mécanismes de radiolyse causés par des gisements d’uranium proches, ou encore des réactions d’origine bactérienne dans les couches superficielles du sol.

Pendant plusieurs décennies, l’industrie pétrolière et gazière a ignoré ces présences gazeuses, concentrant ses efforts uniquement sur les gisements d’hydrocarbures. Seule la Russie, forte de campagnes d’analyses systématiques, avait accumulé une base de données importante sur le sujet.

La situation a évolué à la suite de découvertes concrètes sur le terrain, comme à Bourakébougou au Mali, où un puit foré pour trouver de l’eau a révélé une poche renfermant de l’hydrogène quasi pur. Plus récemment, des nations comme l’Australie et les États-Unis ont investi massivement pour cartographier et forer leurs propres structures géologiques.

Le projet Régalor et la découverte fortuite en Lorraine

L’histoire de la découverte lorraine s’inscrit dans un contexte scientifique particulier guidé par la sérendipité, terme désignant le fait d’aboutir à une découverte inattendue en menant des recherches axées sur un tout autre objectif. Le programme de recherche Régalor avait été initié pour évaluer la présence et la qualité du méthane piégé dans les anciennes veines de charbon du bassin houiller.

Les formations géologiques étudiées remontent au Carbonifère, une période située à environ 300 millions d’années. À cette époque, la région se trouvait à proximité de l’équateur et abritait des forêts équatoriales marécageuses d’une grande densité.

L’accumulation progressive de matière organique sur des kilomètres de profondeur a façonné le charbon lorrain. Pour analyser les fluides dissous à grande profondeur sans altérer les échantillons, l’équipe de recherche a développé un système de mesure in situ totalement inédit à l’échelle mondiale.

Un container maritime entièrement équipé d’instruments d’analyse spectrométrique a été installé au-dessus d’un puit d’expérimentation situé à Folschviller. Les chercheurs ont conçu une sonde spécifique mesurant deux mètres de long et équipée de membranes semi-perméables capables de laisser passer les gaz tout en bloquant les molécules d’eau.

Descendue à plus de 1 200 mètres de profondeur, cette sonde a révélé des données totalement inattendues. Les analyses ont démontré que la concentration en hydrogène dissous augmentait de façon continue avec la profondeur, atteignant une proportion de 20 % du mélange gazeux global aux côtés du méthane et de l’azote.

Caractérisation du gisement et modélisation des processus profonds

L’absence totale de dioxyde de carbone constitue l’une des caractéristiques les plus remarquables de ce sous-sol. Cette particularité s’explique par un niveau de pH particulièrement élevé de l’eau profonde, mesuré à 9,4, une alcalinité qui neutralise le carbone gazeux en le transformant naturellement en carbonates solides.

Les observations effectuées ont permis d’établir une distinction nette entre le méthane et l’hydrogène. Le méthane s’avère principalement concentré au cœur des veines de charbon, tandis que l’hydrogène se localise préférentiellement dans les roches sédimentaires environnantes.

Cette répartition confirme que l’hydrogène présent sous le bassin lorrain ne provient pas de la dégradation de la matière organique houillère. Sa concentration croissante en fonction de la profondeur indique une source située sous la barre des 5 kilomètres de profondeur.

À de telles strates, la température du sous-sol dépasse les 150 degrés Celsius. Cette chaleur favorise une réaction chimique continue entre l’eau et les minéraux carbonatés riches en fer disséminés dans la roche profonde.

L’extrapolation de ces mesures sur l’ensemble du bassin houiller lorrain permet d’estimer les ressources locales à près de 60 millions de tonnes d’hydrogène. À titre de comparaison, ce volume représente le triple des objectifs annuels de production d’hydrogène fixés par l’Union européenne à l’horizon 2030.

Enjeux environnementaux et perspectives d’exploitation future

Cette découverte modifie en profondeur la feuille de route énergétique nationale. Le gouvernement français a intégré la recherche sur l’hydrogène naturel parmi les priorités majeures du plan d’investissement France 2030, incitant au lancement de campagnes de prospection ciblées en Lorraine et dans le massif pyrénéen.

Sur le plan technique, l’exploitation de l’hydrogène natif impose de repenser les méthodes extractives traditionnelles. Les chercheurs privilégient une approche fondée sur des membranes sélectives capables de soutirer uniquement la phase gazeuse, laissant l’eau et les autres composés dans leur milieu d’origine.

Cette méthodologie permet de préserver la ressource hydrique profonde et prévient tout risque de tassement ou d’affaissement de terrain en surface. Contrairement aux travaux miniers classiques du passé, l’absence de cavités et le faible diamètre des forages garantissent la stabilité mécanique des sols.

Un autre atout stratégique réside dans la cinétique de réaction. Alors que la formation des hydrocarbures s’étale sur plusieurs millions d’années, la réaction géochimique produisant l’hydrogène natif s’effectue sur des échelles de temps extrêmement courtes, ce qui suggère la présence d’une ressource potentiellement renouvelable si les conditions d’oxydation sont maintenues.

La concrétisation industrielle de ces travaux nécessite désormais de franchir une étape supplémentaire à travers des forages d’exploration atteignant 3 500 mètres de profondeur. Ces nouvelles investigations permettront de préciser la vitesse de régénération du gisement et de concevoir des outils de mesure capables de résister aux fortes températures du milieu profond.