Cet épisode du podcast produit par Binge Audio et la Bourse de Commerce – Collection Pinault nous immerge dans l’univers de Ronnie Horn.

À travers une déambulation poétique le long de la Tamise à Londres, ce récit explore le parcours fascinant d’une artiste américaine multidisciplinaire. Depuis près de cinquante ans, son travail capture les métamorphoses du temps, de la nature et de la perception humaine.

Ce qu’il faut retenir

  • L’eau et la nature islandaise sont les matrices fondamentales de l’œuvre de Ronnie Horn : elles incarnent le changement permanent, la fluidité de l’existence et la mémoire du monde.
  • L’artiste interroge sans cesse les notions d’identité et de perception : elle refuse les catégorisations de genre pour concevoir l’art comme une expérience contemplative et personnelle.
  • Son approche pluridisciplinaire refuse le dogmatisme : dessin, sculpture, photographie et écriture s’associent pour inviter le spectateur à devenir un acteur conscient de son propre regard.

Une quête d’identité affranchie des conventions

Ronnie Horn naît le 24 septembre 1955 à New York. Son prénom initial est Rose, attribué en hommage à ses deux grand-mères.

Très tôt, l’enfant ressent une androginie profonde. Elle revendique les attributs des deux sexes avec une grande liberté. Elle choisit rapidement le prénom Ronnie, une appellation neutre qui lui évite d’être enfermée dans un genre précis.

L’histoire familiale alimente aussi son rapport au mystère et aux apparences. Petite-fille d’immigrants juifs d’Europe de l’Est, elle découvre tardivement le véritable prénom de son père : il s’appelait Abraham et non Arthur. Cet homme était prêteur sur gage. C’est dans sa boutique que la jeune fille déniche un set de peinture à l’huile usagé. Elle l’utilise pour réaliser sa toute première œuvre, représentant des cowboys rassemblés autour d’un feu de camp.

Pendant son enfance, Ronnie se sent souvent en marge de son environnement. Loin d’en souffrir, elle fait de cet isolement volontaire sa règle de conduite. Elle choisit de rester à distance du monde pour préserver sa liberté créative.

Des années de formation à l’art minimal

À l’âge de 16 ans, elle quitte le lycée pour intégrer la Rhode Island School of Design. Elle poursuit ensuite son cursus à la prestigieuse université de Yale, où elle obtient un diplôme en dessin et en sculpture.

C’est durant ces années qu’elle rencontre Robert Ryman, figure majeure de l’art conceptuel. Cet artiste est célèbre pour ses monochromes blancs d’une grande complexité matérielle. Cette période est marquée par la dominance de l’art minimal sur la scène américaine.

Cette approche cherche à dépouiller l’art de ses pièges sensibles. Elle écarte l’émotion pure ou le lyrisme pour se concentrer sur les formes essentielles. C’est pourquoi les artistes minimaux privilégient les structures tridimensionnelles dans l’espace.

Ronnie Horn se lie d’amitié avec Donald Judd, l’un des principaux théoriciens et praticiens de ce mouvement. Au début des années 1980, Judd est séduit par la série de Ronnie Horn intitulée Pair Objects. Cette installation présente deux objets en cuivre parfaitement identiques placés dans deux salles distinctes.

Ce dispositif engage directement le spectateur. En observant le second objet, ce dernier est pris d’un doute vertigineux : est-il vraiment le double exact du premier ? Ronnie Horn commence ainsi son exploration des mécanismes de la perception humaine.

L’Islande comme territoire de révélation

En 1975, l’artiste effectue son premier voyage en Islande. Elle a alors 19 ans. Ce premier contact avec l’île volcanique provoque un choc esthétique et absolu.

Elle est saisie par la brutalité des paysages et l’instabilité du climat. À cette époque, peu de voyageurs s’aventurent sur cette terre sauvage et isolée. L’Islande lui apparaît comme un monde originel, révélant la vision du premier matin de la création.

L’Islande devient son laboratoire de création privilégié. L’artiste y trouve un lieu idéal pour travailler sur les éléments bruts, le climat et la solitude.

L’eau comme miroir de l’âme et archive du temps

L’eau devient progressivement le thème le plus central et récurrent de son travail. Elle explore cet élément sous toutes ses formes physiques et symboliques.

En 2002, elle réalise l’installation Library of Water dans une ancienne bibliothèque islandaise. Sur une colline surplombant la mer, elle dresse 24 colonnes en verre translucide. Chacune d’elles renferme de l’eau fondue issue d’un glacier islandais spécifique.

La lumière du jour traverse ces colonnes et déforme le paysage environnant. Avec les années, cette installation a pris une valeur mémorielle poignante : l’un des glaciers capturés dans ces tubes a aujourd’hui totalement disparu sous l’effet du réchauffement climatique.

En 1999, Ronnie Horn réalise la série photographique Still Water sur la Tamise. Les images sombres du fleuve londonien sont annotées de petits chiffres renvoyant à des notes en bas de page. Ces textes mélangent des citations littéraires, des faits divers comme des noyades, et des réflexions personnelles.

Ces annotations n’expliquent pas la photographie. Elles invitent le spectateur à plonger dans une contemplation active et troublante.

Consigner le quotidien pour habiter le monde

Entre 2019 et 2020, Ronnie Horn entame le projet Log durant quatorze mois. Atteinte d’insomnie chronique, elle produit chaque jour des dessins, des collages, des photographies et des observations météorologiques.

Ce journal intime s’étend sur la période du premier confinement lié à la pandémie mondiale. L’artiste y note aussi bien le menu de son déjeuner que des réflexions sur des films classiques. L’assemblage de ces fragments constitue une cartographie vivante de son esprit face à l’isolement.

Ronnie Horn refuse de donner une leçon de morale à travers ses créations. Son ambition est simplement d’ouvrir des questions sans jamais dicter de réponses préconçues. Pour elle, l’essentiel dans la création consiste à ne jamais abandonner sa propre vérité intérieure.