Cette vidéo propose un entretien approfondi avec le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman. À travers un échange intime et érudit, il revient sur les origines de sa vocation, son rapport singulier à la lecture, ainsi que sur sa méthode de travail entièrement fondée sur le montage et l’empirisme.
Ce qu’il faut retenir
La première idée essentielle réside dans la nature viscérale de sa passion pour les images. Celle-ci trouve ses racines dans l’atelier de son père peintre et dans son fréquentation assidue d’un musée d’art moderne durant sa jeunesse.
La seconde dimension majeure concerne son refus des étiquettes académiques rigides. Bien qu’exerçant la philosophie et l’histoire de l’art sans avoir suivi les voies traditionnelles de l’agrégation, il revendique une liberté totale d’exploration intellectuelle.
Enfin, sa méthode d’écriture s’apparente à un travail de cartomancie ou de couturière. Il utilise des milliers de fiches thématiques qu’il assemble et réagence sans cesse sur une grande table pour faire surgir la pensée.
Une vocation nourrie par l’atelier paternel et les drames familiaux
L’amour de Georges Didi-Huberman pour les images ne s’explique pas par une simple théorie. Il s’agit d’un désir fondamental et d’une passion intellectuelle ancrée dans son enfance passée à Saint-Étienne.
Dans l’atelier de son père, il observe la fabrication quotidienne des tableaux. Il assiste à un travail accompli dans la joie pure et le désintéressement total de la vente.
Du côté maternel, l’histoire familiale est marquée par les traumatismes de la Shoah et le silence. Ce climat particulier, fait de non-dits et de résistances, façonne son regard sur le monde et nourrit sa sensibilité aux questions de la mémoire.
Un rapport singulier aux livres et à la lecture
Le parcours intellectuel de Georges Didi-Huberman se caractérise par une relation paradoxale avec les textes. Il se définit lui-même comme un mauvais lecteur de romans, incapable de s’intéresser aux intrigues centrées sur un personnage principal.
Ses véritables ancrages se situent du côté de la poésie et de la philosophie. La découverte précoce de l’essai de Sigmund Freud sur Léonard de Vinci agit comme un véritable déclencheur dans sa jeunesse.
Cette lecture fondatrice scelle le lien entre la pulsion de savoir, la recherche intellectuelle et la production artistique. Elle l’oriente durablement vers des objets d’étude complexes et transversaux.
Les années lyonnaises et les premiers renoncements académiques
Arrivé à Lyon pour ses études supérieures, il choisit de bifurquer rapidement. Il refuse de s’engager dans la voie classique de l’enseignement public et de passer les concours de l’agrégation.
Ses premiers projets de recherche en histoire de l’art déstabilisent ses professeurs. Ses propositions thématiques croisant l’architecture baroque et l’astronomie se heurtent à l’incompréhension du milieu universitaire traditionnel.
Ces choix lourds de conséquences l’écartent un temps des reconnaissances institutionnelles. Pourtant, ils lui permettent de préserver une intégrité intellectuelle indispensable à la construction de son œuvre future.
L’École des hautes études et la rencontre avec les Éditions de Minuit
L’entrée à l’École des hautes études en sciences sociales marque un tournant décisif. Cet espace académique offre la liberté rare de définir soi-même sa matière et d’enseigner par le biais d’un compagnonnage intellectuel direct.
C’est également à cette époque qu’il noue une relation essentielle avec Jérôme Lindon, le directeur des Éditions de Minuit. Malgré l’hermétisme de ses premiers manuscrits, l’éditeur fait le choix audacieux de publier ses textes.
Cette fidélité éditoriale se poursuit avec la génération suivante. Elle confirme que le critère de sélection repose uniquement sur la force du texte et non sur la notoriété de l’auteur.
La méthode du montage et la pratique empirique de la pensée
L’écriture de Georges Didi-Huberman s’articule autour d’un principe constant. Il accumule des notes, des photographies et des milliers de fiches cartonnées classées par thèmes sans aucune logique alphabétique.
Sur sa grande table de travail, comparable à une table de couturière, il déploie ces fragments. Il procède alors à un véritable travail de montage visuel et textuel.
Cette approche empirique s’apparente à une association libre permanente. Elle permet au sens de jaillir par strates successives, faisant de chaque livre une véritable exposition de la pensée en mouvement.
Vers une politisation du regard et de l’histoire
Au fil du temps, la démarche critique de Georges Didi-Huberman prend une coloration de plus en plus politique. Ses travaux sur les images d’Auschwitz ou sur les photographies d’hystériques de Charcot le placent au cœur de vives polémiques.
Il réalise alors que chaque acte de vision et de description constitue déjà une position politique. Prendre position ne signifie pas épouser un parti, mais construire un regard critique face aux périls du monde contemporain.
Cette colère face aux injustices et aux dangers de l’époque nourrit inlassablement son exigence théorique. Elle rappelle l’urgence absolue de penser à travers les images pour mieux résister.