Cet épisode nous transporte au cœur du 19e siècle, dans l’intimité de François-René de Chateaubriand. Franck Ferrand y retrace la relation singulière, faite de fidélité et de nostalgie, que l’écrivain a entretenue toute sa vie avec la figure de Louis XVI.
À travers la lecture des « Mémoires d’outre-tombe », nous découvrons comment une brève rencontre à Versailles en 1787 a scellé le destin politique et moral de celui qui deviendra le père du romantisme français.
C’est le portrait d’un homme qui, malgré les tempêtes révolutionnaires et les changements de régime, est resté ancré dans une loyauté indéfectible envers la branche aînée des Bourbons.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
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La rencontre initiale de 1787 à Versailles est le pivot de la vie de Chateaubriand: bien que brève et marquée par la timidité du roi, elle a instauré une dette morale que l’écrivain s’est fait un devoir d’honorer durant soixante ans.
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Chateaubriand définit la tragédie de Louis XVI par sa faiblesse plutôt que par sa fausseté: pour lui, le roi était un homme bon, capable de bonomie, mais inadapté aux tourmentes d’une époque qui exigeait une fermeté qu’il ne possédait pas.
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Le légitimisme de l’écrivain naît de l’horreur de la violence révolutionnaire: ce n’est pas un calcul politique, mais un rejet viscéral des « festins de cannibales » aperçus dans les rues de Paris qui a transformé le jeune Breton en défenseur acharné de la monarchie.
La naissance d’un destin romantique à Combourg
Avant de devenir l’homme d’État et l’écrivain célèbre que nous connaissons, Chateaubriand a forgé sa sensibilité dans la solitude des forêts bretonnes. C’est à Combourg, dans ce château de granite battu par les vents, qu’il s’est éveillé à la nature et à une forme de mélancolie qui irriguera toute son œuvre.
Son père, un homme presque muet, et le silence pesant de la demeure familiale ont contribué à créer chez lui un dégoût précoce pour les futilités du monde. Pourtant, en 1787, son frère aîné le presse de gagner Versailles pour y être présenté au roi, un passage obligé pour tout jeune noble souhaitant exister dans la société de l’époque.
Arrivé à la cour avec la terre des forêts encore sur ses souliers, le jeune François-René est émerveillé par la splendeur des lieux mais se sent profondément étranger à cet univers de courtisans. C’est dans ce contexte qu’il aperçoit Louis XVI pour la première fois, un monarque puissant qui semble alors sur un trône inébranlable, ignorant que l’échafaud l’attend six ans plus tard.
L’unique échange avec le roi de France
Le moment de la présentation officielle est marqué par une gêne palpable: le maréchal de Duras nomme le chevalier de Chateaubriand, le roi regarde le jeune homme, hésite, semble vouloir parler, mais ne trouvant rien à dire, passe outre. Ce silence royal sera compensé le lendemain lors d’une chasse en forêt de Saint-Germain.
Emporté par une jument capricieuse nommée « l’heureuse », Chateaubriand se retrouve malgré lui au cœur de l’action, arrivant avant le roi sur le chevreuil que ce dernier s’apprêtait à abattre. Au lieu de s’emporter devant cet impair protocolaire, Louis XVI éclate d’un bon rire franc et lance ces quelques mots : « il n’a pas tenu longtemps ».
Ce seront les seules paroles que Chateaubriand obtiendra jamais de son souverain. Cet instant de bonomie et de simplicité marquera l’écrivain pour toujours: il y voit la preuve que le roi n’était pas un homme faux, mais simplement un être dont la faiblesse de caractère ferait office de fausseté face aux événements historiques à venir.
Le choc de la révolution et le refus de la violence
L’année 1789 marque une rupture totale dans l’esprit de Chateaubriand. S’il assiste à la prise de la Bastille et voit le roi coiffer la cocarde tricolore à l’Hôtel de Ville, c’est une scène de rue atroce qui fait basculer ses convictions politiques.
En apercevant des têtes portées au bout de piques sous ses fenêtres, il conçoit une horreur insurmontable pour ce qu’il qualifie de « festins de cannibales ». Ce n’est pas par tradition nobilière aveugle qu’il devient légitimiste, mais par réaction morale contre la barbarie qui s’installe au nom de la liberté.
Dès lors, il choisit l’émigration et s’embarque pour l’Amérique en 1791. C’est là-bas, au milieu d’un verger sauvage, qu’il apprend par un journal anglais la fuite et l’arrestation du roi à Varennes. Ce choc provoque une conversion subite : il décide de rentrer en France pour offrir son épée à la cause royale, fidèle à ce qu’il appelle son instinct de l’honneur.
Le témoignage des ossements et la fidélité finale
Chateaubriand traversera les années d’exil, les blessures de guerre et les deuils familiaux. En 1815, lors de la Restauration, il vit un moment bouleversant en assistant à l’exhumation des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette au cimetière de la Madeleine.
Il décrit avec une émotion poignante ces ossements mêlés à la chaux vive qui a consumé les chairs mais n’a pu effacer le crime. En reconnaissant la forme de la tête de la reine, il se remémore l’éclat de sa beauté à Versailles, mesurant ainsi l’abîme séparant les grandeurs de la monarchie de la poussière de la fosse commune.
Toute sa carrière diplomatique et ministérielle sera guidée par cette fidélité aux Bourbons, même lorsqu’il se sent mal récompensé par eux. En 1830, alors que Charles X abdique et que tout son entourage se rallie à Louis-Philippe, Chateaubriand choisit de rester le dernier défenseur de la branche aînée.
Il refuse de prêter serment au nouveau régime, préférant perdre ses titres et ses revenus plutôt que de renier sa parole. Pour lui, la fidélité n’est pas une question de réussite personnelle, mais une dette contractée ce matin de 1787 dans l’antichambre de l’œil de bœuf. Le roi était passé outre lors de leur rencontre, mais Chateaubriand, lui, n’est jamais passé outre son devoir de mémoire.