La mémoire collective entoure Jean-Baptiste Poquelin d’un halo de légendes. Cet homme est devenu la figure tutélaire du théâtre français sous le nom de Molière. Pourtant, derrière les textes flamboyants, l’homme reste insaisissable. Les archives manquent et les fantasmes comblent les vides.
Une émission spéciale animée par Stéphane Bern sur Europe 1, accompagnée par l’historien Martial Poirçon, lève le voile sur ce parcours exceptionnel. Du krach de l’Illustre Théâtre aux faveurs de Louis XIV, découvrez la véritable histoire d’un génie de la scène.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Une vocation absolue et risquée : issu de la riche bourgeoisie, Jean-Baptiste Poquelin abandonne un avenir tout tracé et sa charge de tapissier royal pour embrasser la profession de comédien, un métier alors frappé d’infamie par l’Église.
- L’invention d’un théâtre du réel : il révolutionne la comédie en y invitant la société contemporaine. Ses pièces ne racontent plus les grands de ce monde, mais caricaturent les travers et les abus d’autorité des pères, des dévots et des médecins.
- Un mythe construit sur des absences : l’absence totale de manuscrits, de journaux intimes ou de correspondances a permis à chaque époque de réinventer Molière, le transformant successivement en auteur républicain, en martyr maudit ou en icône populaire.
La naissance de l’Illustre Théâtre
L’histoire commence au cœur du Marais à Paris. Un petit groupe de jeunes bourgeois se réunit chez la veuve Béjart. Ils signent un contrat d’association devant notaire. L’Illustre Théâtre vient de naître.
Parmi eux se trouve le jeune Jean-Baptiste Poquelin. Il a seulement vingt-deux ans. Il n’utilise pas encore son célèbre pseudonyme.
Monter une troupe est un pari fou. La profession est mal vue par la société. L’Église jette l’opprobre sur les comédiens. Pourtant, le roi Louis XIII a récemment tenté d’alléger cette infamie.
La concurrence parisienne est déjà rude. Seules trois troupes permanentes se partagent la capitale. Les nouveaux venus doivent s’imposer.
Madeleine Béjart est le véritable pilier du groupe. Elle possède l’entrejardin et le talent. Le contrat initial stipule que les décisions se prennent à la majorité des voix. L’aventure humaine et artistique s’annonce intense, mais les débuts parisiens vont s’avérer difficiles.
Les années de galère et la prison
La jeune troupe loue une salle de jeu de paume sur la rive gauche. Des menuisiers transforment le lieu pour accueillir le public bourgeois. Les comédiens jouent principalement des tragédies et des tragi-comédies. C’est le genre noble de l’époque.
Le public répond présent au début. Un incendie a détruit la salle concurrente du Marais. Cela offre une opportunité inattendue à l’Illustre Théâtre.
C’est à cette période que Jean-Baptiste choisit son nom de scène : Molière. Il fait comme les autres acteurs. Il s’invente un nom aux sonorités provinciales pour singer l’aristocratie.
La protection de Gaston d’Orléans apporte un prestige symbolique. Mais l’argent manque cruellement. Les recettes ne couvrent plus les charges.
La troupe déménage sur la rive droite. Les dettes s’accumulent de façon vertigineuse. Les créanciers perdent patience et saisissent la justice.
Molière est désormais le chef de la troupe. Il est arrêté et jeté en prison au Châtelet. Ses compagnons obtiennent sa libération, mais le répit est de courte durée. Un second séjour en prison confirme la faillite de l’entreprise. Les costumes et les décors sont saisis. Paris se referme sur un échec cuisant.
Les douze années d’itinérance en province
La défaite parisienne force la troupe à l’exil. Madeleine Béjart trouve un engagement dans une prestigieuse troupe de campagne. Molière la suit. Il est devenu son amant.
Le père de Molière règle une partie des dettes parisiennes. Ce marchand tapissier est fort aisé. Son fils refuse de reprendre sa charge pour rester sur les planches.
La troupe prend la route du sud de la France. Ce voyage va durer douze longues années. Ce parcours va forger le génie de Molière.
L’imagerie populaire montre souvent des saltimbanques miséreux. La réalité est bien différente. La troupe voyage en carrosse ou par les voies navigables. Les comédiens logent dans des demeures décentes. Ils reçoivent le soutien du duc d’Épernon, puis du prince de Conti.
Le public de province est cultivé. Les paysans ne comprennent pas le français de Paris. Les spectacles s’adressent donc à l’élite urbaine des grandes villes comme Lyon, Toulouse ou Bordeaux.
Molière commence à écrire ses propres pièces pour renouveler le répertoire. Il s’inspire de la commedia dell’arte italienne. Ses petites farces remportent un succès immense. Son style d’acteur s’affine. Il maîtrise l’art des grimaces et du burlesque. À Lyon, il crée sa première grande comédie en vers : L’Étourdi. Le comédien est devenu un auteur respecté.
Le retour à Paris et les faveurs du Roi
Molière guette la bonne opportunité pour revenir dans la capitale. La troupe concurrente du Marais traverse une crise interne. C’est le moment idéal.
Le frère unique du roi, Philippe d’Orléans, cherche une troupe à protéger. Il choisit celle de Molière. Elle devient la troupe de Monsieur.
La troupe joue devant le jeune Louis XIV au Louvre. Le souverain est conquis par la verve comique de Molière. Il met la salle du Petit-Bourbon à sa disposition.
Le succès parisien est immédiat. Molière crée une véritable révolution littéraire avec Les Précieuses ridicules. Il abandonne les archétypes anciens. Il invente des personnages contemporains.
Le public des salons parisiens se reconnaît sur scène. Molière caricature les travers de son époque. C’est une démarche audacieuse qui devient sa signature.
La troupe s’installe ensuite au Palais-Royal. Le roi demande des créations régulières pour les fêtes de la cour. Molière s’associe au musicien Lully. Ensemble, ils inventent la comédie-ballet. Molière utilise sa charge de valet de chambre pour rester proche du monarque. Louis XIV le protège et lui verse des pensions régulières. En deux décennies, la troupe de Monsieur devient officiellement la troupe du Roi.
Les cabales et les scandales
La gloire s’accompagne d’attaques féroces. Le réalisme de Molière blesse les esprits conservateurs. La création de L’École des femmes déclenche la première grande querelle théâtrale.
Les critiques dénoncent une obscénité et une menace pour les mœurs. Molière répond à ses détracteurs directement sur scène. Il utilise la polémique pour faire sa propre promotion.
Le scandale absolu éclate avec Tartuffe. Cette pièce s’attaque ouvertement à l’hypocrisie religieuse. Le parti des dévots se déchaîne contre l’auteur.
La situation politique est tendue. Louis XIV doit afficher une foi irréprochable face à la crise janséniste. Le roi interdit la pièce après une seule représentation.
Molière ne cède pas. Il retravaille son texte et attend que l’orage passe. Tartuffe deviendra plus tard son plus grand succès financier.
Sa vie privée alimente aussi les calomnies. Molière épouse Armande Béjart. Elle a vingt ans de moins que lui. Elle est officiellement la jeune sœur de Madeleine, mais les rumeurs prétendent qu’elle est sa fille. Ses ennemis l’accusent d’inceste. Un ecclésiastique zélé le qualifie de démon vêtu de chair. Molière encaisse les coups sans jamais courber l’échine.
Une mort théâtrale et la naissance du mythe
Le rideau tombe de manière tragique. Molière souffre d’une grave maladie pulmonaire depuis plusieurs années. Il monte pourtant sur scène pour jouer Le Malade imaginaire.
C’est la quatrième représentation de la pièce. L’auteur est pris d’un violent malaise en pleine scène. Il termine la représentation au prix d’un effort surhumain.
Ses compagnons le ramènent d’urgence chez lui, rue de Richelieu. Molière crache du sang. Ses serviteurs courent chercher un prêtre pour les derniers sacrements.
Deux curés refusent de se déplacer pour un comédien excommunié. Le troisième arrive trop tard. Molière meurt à l’âge de cinquante et un ans sans avoir pu renier son métier.
L’Église refuse l’inhumation chrétienne. Armande Béjart doit supplier le roi d’intervenir auprès de l’archevêque de Paris. Une autorisation est accordée pour un enterrement discret et nocturne.
Une foule immense accompagne le cercueil à la lueur des flambeaux. La légende s’empare immédiatement de l’artiste. On raconte qu’il est mort sur scène en jouant un faux malade. Le dix-neuvième siècle transforme Molière en un martyr républicain et anticlérical. La Comédie-Française devient la maison de Molière. Elle conserve son célèbre fauteuil comme une relique sacrée. L’homme s’est effacé derrière son œuvre pour entrer définitivement dans l’éternité.