Le château de Versailles reste le symbole absolu de la démesure et de la puissance de Louis XIV. Derrière la magnificence de ses façades de pierre se cache un autre chef-d’œuvre, à savoir son parc et ses jardins. Ce documentaire nous plonge dans les coulisses de la création de cet écrin de verdure exceptionnel.

À travers des défis techniques monumentaux, des avancées scientifiques majeures et une diplomatie d’apparat, les jardins de Versailles sont devenus le terrain d’expression des plus grands talents du XVIIe siècle.

Ce qu’il faut retenir

  • La machine de Marly constitue l’un des plus grands défis scientifiques de l’époque : conçue par une équipe liégeoise pour acheminer l’eau de la Seine jusqu’à Versailles, cette structure colossale aux quatorze roues repoussait les limites de la mécanique malgré des pannes fréquentes.
  • Le génie d’André Le Nôtre repose sur l’utilisation des mathématiques et de l’optique : pour compenser le relief plat du domaine, le jardinier du roi a appliqué les principes de l’anamorphose et de la collimation afin de créer des perspectives grandioses et dynamiques.
  • Le Grand Canal abritait une véritable flottille royale : loin d’être de simples objets de parade, ces navires miniatures servaient d’outils de sensibilisation à la marine pour le roi et cachaient des enjeux d’espionnage technologique international.

La machine de Marly, le défi de l’eau

Le roi est excédé. L’eau manque à Versailles pour alimenter les nombreux bassins. Louis XIV convoque alors d’urgence son ministre Colbert et son architecte Mansart.

L’ordre royal est immédiat : il faut faire monter l’eau de la Seine jusqu’au sommet du coteau de Louveciennes. Pour réussir cet exploit, Colbert décide d’organiser un grand concours d’idées international.

Plusieurs équipes se mesurent, notamment des inventeurs anglais et liégeois. C’est finalement le projet de l’équipe de Liège qui est retenu pour le chantier.

Cette équipe est menée par Arnold Deville, issu d’une famille d’exploitants miniers. Il s’associe au maître charpentier Rennequin Sualem.

Ensemble, ils décident de transposer une technologie éprouvée dans les mines de charbon : une machine élévatrice adaptée aux besoins du roi.

Le principe de base de l’invention est simple. Une roue à aubes actionne une pompe souterraine grâce à une double tringle en fer.

Cependant, le pari architectural de Versailles change totalement d’envergure. Le défi pour les concepteurs devient alors gigantesque.

Il faut acheminer des milliers de mètres cubes d’eau à travers une colline. De plus, le fleuve se situe à une dizaine de kilomètres du château.

Pour installer la structure, les ouvriers doivent d’abord réaménager le cours de la Seine. Le courant doit être assez fort pour faire tourner les roues.

Le choix final se porte sur quatorze roues à aubes géantes. Ce nombre n’est pas le fruit du hasard : il symbolise directement la puissance de Louis XIV.

Chaque roue mesure douze mètres de diamètre. Elle entraîne un premier système de pompes souterraines.

L’eau est d’abord aspirée du fleuve. Elle est ensuite refoulée dans un premier puits situé à cinquante mètres de hauteur sur le coteau.

À ce niveau, une deuxième batterie de pompes prend le relais. Elle renvoie l’eau encore plus haut.

Pour franchir la totalité des cent soixante-deux mètres de dénivelé, le système utilise près de deux cent cinquante pompes. C’est une prouesse mécanique inouïe.

Malgré le génie de sa construction, la machine de Marly ne tient pas toutes ses promesses. Le défi technique reste trop en avance sur son temps.

Le débit espéré était de six mille mètres cubes d’eau par jour. Dans la réalité, la machine n’en fournit que trois mille cinq cents.

L’installation souffre de sa complexité démesurée. Elle s’étend sur une surface immense et consomme des quantités astronomiques de matériaux.

On compte cent mille tonnes de bois et dix-sept mille tonnes de fer. Les articulations en cuir et en plomb s’usent vite.

La machine tombe régulièrement en panne. Pourtant, l’aqueduc de Louveciennes construit par Mansart réussit à déverser chaque jour des millions de litres d’eau.

Le roi se montre particulièrement satisfait de cette réussite partielle. Pour récompenser le concepteur, le monarque l’anoblit.

Il lui verse également une gratification exceptionnelle de cent mille livres. C’est la somme la plus importante accordée à un entrepreneur sur le chantier de Versailles.

André Le Nôtre, l’art de la perspective optique

Pendant ce temps, les travaux du parc de Versailles s’achèvent. Le roi exige que la créativité et la démarche artistique guident chaque aménagement.

Le créateur des jardins à la française est André Le Nôtre. Cet homme ne laisse absolument aucun détail au hasard.

Le Nôtre est un héritier de la tradition royale. Son grand-père et son père étaient déjà jardiniers pour la couronne.

Au-delà de ses fonctions, il devient un ami intime de Louis XIV. Les deux hommes partagent une passion commune pour les collections d’art.

Cette complicité unique va leur permettre de donner vie à la démesure de Versailles. Le jardinier utilise les parterres et les jeux d’eau pour capter le regard.

Il se distingue surtout par la création d’axes monumentaux. À Versailles, Le Nôtre fait face à une double contrainte : des étendues très vastes et un relief presque plat.

Le terrain ne présente que trente mètres de dénivellation. Pour surprendre les visiteurs, le jardinier utilise les mathématiques.

Il applique des procédés optiques bien connus des architectes de l’époque : l’anamorphose et la collimation.

L’anamorphose permet de corriger les déformations visuelles dues à l’éloignement. Sans cela, les parties lointaines du Grand Canal sembleraient minuscules.

Le Nôtre inscrit sa composition dans un grand secteur angulaire. Cet axe part de la cour carrée et traverse les différents bassins.

Le principe est simple : plus les éléments géométriques sont éloignés, plus ils sont agrandis par le dessinateur.

Grâce à ce calcul, le visiteur a l’illusion que toutes les parties du Grand Canal ont la même dimension. Le génie du paysagiste intègre aussi le mouvement.

C’est le principe de la collimation. Le promeneur doit avancer le long de l’allée pour découvrir les surprises du parcours.

Le tapis vert semble d’abord former un carré parfait. Puis, à mesure que l’on marche, il s’étire de façon spectaculaire.

Il faut atteindre le bord de la terrasse pour découvrir toute l’ampleur du bassin de Latone. C’est le point culminant de cette promenade théâtrale.

La flottille royale du Grand Canal

Le Grand Canal constitue le point final de cette grande construction optique. Aujourd’hui ouvert aux touristes, ce plan d’eau accueillit autrefois une véritable armada.

Dès l’année 1669, une impressionnante flottille navigue sur le canal. Ce projet grandiose est initié par le ministre Colbert.

Colbert souhaite sensibiliser le jeune Louis XIV aux enjeux de la marine. Pour y parvenir, il rassemble des navires venus du monde entier.

Le Grand Canal accueille des chaloupes traditionnelles françaises, des vaisseaux marchands et des navires de haut bord. Les nations étrangères participent aussi.

La République de Venise offre des gondoles richement ornées de sculptures dorées. Le but politique est clair : montrer que le centre du monde se trouve à Versailles.

Aujourd’hui, un spécialiste d’architecture navale a réalisé une réplique au quart de l’un de ces navires. Ce bateau se nomme la Licorne.

Ce travail de reconstruction a nécessité plus de quatre mille huit cents heures de travail. Il s’appuie sur les recherches historiques d’Amélie Dufétait.

Cette chercheuse a retrouvé des gravures rares oubliées dans les archives. Les documents montrent que cette flottille cachait de lourds secrets.

Derrière les fêtes galantes se jouait une véritable guerre technologique. En 1675, Louis XIV commande des yachts au constructeur anglais Sir Anthony Dean.

Le roi exige que les navires conservent un tirant d’eau réduit pour rester maniables sur le canal. Mais cette commande tourne au scandale politique.

L’Angleterre possède alors le meilleur savoir-faire naval du monde. Plus tard, Sir Anthony Dean est accusé d’avoir livré des secrets scientifiques à la France.

L’ingénieur anglais finit par être emprisonné dans la tour de Londres. Le Grand Canal était donc un lieu d’espionnage industriel actif.

Des marins français étaient envoyés secrètement dans les ports étrangers pour faire des rapports à Colbert. Ils s’en inspiraient pour rationaliser la marine royale.

De cette immense flotte en bois, il ne reste aujourd’hui aucune trace physique. Le temps a détruit les matériaux, mais l’histoire de cette guerre technologique demeure.