Le passage de l’adolescence à l’âge adulte constitue une étape de vie particulièrement vulnérable, tout spécialement dans le parcours de soin psychiatrique. Lors de sa communication d’ouverture au colloque universitaire dédié aux soins de transition pour les 16-23 ans, la professeure Véronique Delvenne expose les fondements et les ambitions majeures de la Chaire en psychiatrie de transition.
Entre ruptures institutionnelles, maturation cérébrale tardive et besoins cliniques spécifiques, cette intervention dresse le constat d’une zone grise du système de santé. L’objectif est clair : transformer radicalement les pratiques pour éviter l’errance thérapeutique des jeunes en détresse.
Ce qu’il faut retenir
Le passage automatique de la pédopsychiatrie à la psychiatrie d’adultes à 18 ans provoque un décrochage dramatique, conduisant de nombreux jeunes vulnérables vers une absence totale de prise en charge.
Les neurosciences démontrent que la maturation cérébrale se poursuit bien au-delà de la majorité légale, rendant la tranche d’âge des 16-23 ans biologiquement et psychologiquement singulière.
La Chaire de transition déploie une étude longitudinale inédite sur quatre ans afin de mieux comprendre l’émergence des pathologies et de faire évoluer les pratiques cliniques et intersectorielles.
Contexte et genèse de la Chaire de transition
La Chaire en psychiatrie de transition est née d’une prise de conscience partagée et du soutien financier de plusieurs fondations, dont la Fondation Roi Baudouin, le Fonds Julie Rançon et le Fonds Reine Fabiola. Ce programme ambitieux prévu sur quatre ans vise à combler la faille existante entre deux univers médicaux traditionnellement cloisonnés : la pédopsychiatrie d’une part, et la psychiatrie pour adultes d’autre part.
Les constats établis par des travaux de recherche européens comme le projet Milestone sont formels : la rupture des soins survenant au moment de la majorité légale plonge une part importante d’adolescents dans ce que les spécialistes nomment un « trop de soins », c’est-à-dire un défaut d’accompagnement adapté qui aggrave les psychopathologies naissantes. Face à ce risque majeur d’errance médicale, l’équipe coordonnée par Véronique Delvenne s’est entourée de chercheurs passionnés et de collaborateurs issus des plus grands réseaux hospitaliers universitaires bruxellois.
Une période de grande vulnérabilité clinique et neurobiologique
La tranche d’âge située entre 16 et 23 ans est le théâtre de profondes métamorphoses. C’est à ce moment précis de l’existence que se déclarent la plupart des psychopathologies majeures de l’adulte, tout comme s’y révèlent les répercussions tardives des troubles du neurodéveloppement diagnostiqués pendant l’enfance. Or, la présentation clinique des symptômes chez un jeune de 18 ans diffère souvent grandement de celle observée chez un adulte plus âgé.
Au-delà des aspects sociaux, les données de l’imagerie cérébrale confirment que le cerveau continue d’évoluer activement après 18 ans. Les réseaux corticaux et sous-corticaux, qui orchestrent la régulation des émotions, la maîtrise de l’impulsivité et le contrôle des fonctions exécutives, n’atteignent leur pleine maturité que bien plus tard. La frontière juridique des 18 ans apparaît ainsi déconnectée de la réalité biologique du développement cérébral.
Les axes stratégiques du projet de recherche
Pour documenter rigoureusement ces problématiques, la Chaire déploie une étude longitudinale et transdiagnostique articulée autour de caractéristiques dimensionnelles plutôt que d’étiquettes diagnostiques rigides. L’ambition réside dans une approche inclusive et non stigmatisante des difficultés psychologiques.
L’évaluation s’appuie sur le suivi rigoureux de six cohortes de jeunes âgés de 17 ans au départ de l’étude :
des adolescents issus de la pédopsychiatrie ;
des jeunes présentant des signes précoces de pathologies graves ;
des patients admis aux urgences pour des situations de crise aiguë ;
des consultants en détresse psychologique dans les services de santé mentale ;
des jeunes confrontés à des problématiques d’addiction ;
des jeunes placés dans le secteur de l’aide à la jeunesse, contraints à une autonomie forcée sans nécessairement avoir de suivi psychiatrique préalable.
Un groupe contrôle vient compléter ce panel exhaustif.
Ces jeunes seront réévalués à l’âge de 19 ans, puis à 21 ans. Ce suivi au long cours permettra de mesurer l’évolution de leur qualité de vie, la pertinence des parcours de soins sollicités ainsi que la qualité de l’alliance thérapeutique nouée avec les intervenants du secteur.
Sensibiliser, former et transformer les pratiques
Modifier les pratiques du terrain constitue le cœur battant de la démarche. La Chaire entend fédérer la jeune génération de médecins, de pédopsychiatres et de psychiatres d’adultes, chez qui l’enthousiasme pour ces questions de transition est particulièrement marqué.
Les événements récents et les crises sanitaires ont mis en lumière une hausse inquiétante des détresses psychologiques chez les jeunes, traduite par une augmentation des hospitalisations sous contrainte. Comprendre pourquoi ces mesures de coercition touchent la tranche des 16-23 ans est l’un des chantiers prioritaires proposés aux jeunes chercheurs et internes en médecine.
L’intersectorialité au service des jeunes
Le modèle promu par la Chaire dépasse largement les frontières strictes des hôpitaux et des cabinets médicaux. Le soin de transition doit s’articuler avec l’ensemble du réseau d’accompagnement de la jeunesse : l’aide à la jeunesse, la protection judiciaire, le milieu scolaire et les centres PMS, le secteur du handicap, la pédiatrie ou encore la périnatalité.
En facilitant le dialogue entre la santé mentale, la culture, le sport et les loisirs, la Chaire cherche à tisser un filet de sécurité global autour des jeunes adultes. Grâce à la création de modules académiques dédiés, d’un site internet d’information et d’initiatives menées en collaboration étroite avec les patients et leurs familles, ce mouvement ambitionne de diffuser durablement une culture spécifique de la transition.