Cette conférence de Corinne Bonnet au Collège de France explore les mécanismes par lesquels Ernest Renan a construit son autorité scientifique lors de sa célèbre expédition au Liban. Au-delà du simple compte rendu archéologique, l’intervention met en lumière la tension constante entre la rigueur méthodologique de l’époque et l’intuition romantique d’un auteur fasciné par les origines des religions.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
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Une mission fondatrice mais ambivalente : bien que les résultats matériels de la « Mission de Phénicie » (1860-1861) soient restés modestes, elle a permis à Renan de poser les bases de l’épigraphie sémitique française et de lancer le monumental Corpus Inscriptionum Semiticarum.
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La Phénicie comme écran vers la Palestine : pour Renan, l’exploration du sol libanais était avant tout une quête de « contact intime » avec l’antiquité pour mieux comprendre la naissance du christianisme. C’est d’ailleurs durant ce voyage qu’il rédige sa célèbre Vie de Jésus.
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Un régime d’autorité « quantique » : l’autorité de Renan repose sur une superposition paradoxale d’états : d’un côté, une méthode scientifique rigoureuse héritée de l’école allemande et, de l’autre, une approche empathique, presque divinatoire, où le paysage sert de « cinquième évangile ».
Le contexte politique et scientifique de l’expédition de 1860
La genèse de la mission de Phénicie s’inscrit dans un moment charnière où la science s’allie à la puissance militaire. En 1860, Napoléon III, passionné d’archéologie, confie à Ernest Renan la tâche de redécouvrir la civilisation phénicienne. Cette décision intervient dans un contexte de tensions extrêmes au Liban, marqué par les massacres de populations chrétiennes.
Renan profite de l’envoi d’un corps expéditionnaire français pour bénéficier d’une logistique exceptionnelle. L’armée et la marine fournissent les bras et les moyens nécessaires aux fouilles. Accompagné de sa sœur Henriette, de sa femme Cornélie et de spécialistes comme l’architecte Thobois, Renan installe son quartier général à Amchit.
Cette expédition n’est pas seulement une quête de savoir, elle est aussi le reflet d’un orientalisme où l’Europe s’approprie le passé de l’Orient. Renan arrive avec des préjugés raciaux et culturels marqués, distinguant les « sémites purs » (monothéistes) des Phéniciens qu’il juge « impurs », polythéistes et trop portés sur le commerce et l’imitation.
Une méthodologie entre rigueur allemande et intuition romantique
Corinne Bonnet souligne la méticulosité surprenante de Renan dans la conduite de ses travaux. Bien que la stratigraphie moderne n’existe pas encore, il décrit les monuments, les matériaux et les inscriptions avec une précision technique remarquable. Il se veut l’élève de la science allemande, collaborant étroitement avec des figures comme l’épigraphiste Theodor Mommsen.
Pourtant, cette rigueur cohabite avec une sensibilité exacerbée. Renan cherche dans le paysage des échos du passé. Pour lui, le terrain n’est pas qu’un objet d’étude, c’est une source d’empathie. Il parle de son séjour comme d’un contact « intime » avec l’antiquité.
Cette approche le conduit à des envolées lyriques où il croit voir, dans les montagnes du Liban, les traces encore fraîches de la lutte entre le paganisme expirant et le christianisme naissant. Le paysage devient une archive vivante, capable de suppléer à la rareté des textes et des objets trouvés dans le sol.
La Phénicie, un détour nécessaire vers la Vie de Jésus
Le point de bascule de la mission se situe lors du séjour de Renan en Palestine, d’avril à mai 1861. C’est là que l’intuition poétique prend le pas sur l’archéologie phénicienne. En contemplant les lieux bibliques, Renan a la conviction de lire un « cinquième évangile », lacéré par le temps mais encore visible.
C’est au retour de ce voyage, dans le calme de la montagne libanaise, qu’il rédige la Vie de Jésus. La Phénicie n’était finalement qu’une antichambre. Il délaisse progressivement les problèmes de l’art phénicien, qu’il finit par juger sans envergure, pour se concentrer sur ce qu’il appelle « l’âme de l’histoire ».
L’autorité de Renan devient alors prophétique. Il ne se contente plus de déchiffrer des inscriptions ; il prétend restituer l’état de la conscience chrétienne originelle. Cette dérive vers une méthode « divinatoire » culmine dans des moments de fusion émotionnelle avec son sujet, comme lorsqu’il s’évanouit en écrivant les pages sur l’agonie du Christ, au moment même où sa sœur Henriette succombe à la maladie.
L’héritage paradoxal d’un conservateur méconnu
En conclusion, la conférence invite à reconsidérer Renan non pas comme un simple rationaliste, mais comme un auteur aux états superposés. Son œuvre est une tentative de concilier le « miracle grec » de la raison et le « miracle juif » du monothéisme.
S’il a fondé les études phéniciennes en France par une impulsion vigoureuse, il a aussi contribué à enfermer cette culture dans une vision dépréciative par rapport au génie grec. Pour Renan, toute recherche scientifique doit ultimement se clore par un hymne à la Grèce, patrie de l’idéal et de l’absolu.
L’autorité de Renan, bien que contestée par ses successeurs comme Alfred Loisy pour sa timidité critique, demeure fascinante. Elle montre comment un savant du XIXe siècle a utilisé le voyage et l’archéologie pour construire une réflexion profonde sur le devenir de la religion dans un monde dominé par la science et la raison. Sa mission de Phénicie reste l’exemple type d’une science qui se veut à la fois érudite et capable de faire revivre les morts.