Dans cette conférence captivante donnée à Nantes Université, André Magnan, spécialiste éminent de Voltaire, explore la figure du philosophe comme précurseur fondamental de la laïcité française. Bien que le terme lui-même ne soit apparu qu’au XIXe siècle, l’orateur démontre avec brio comment l’œuvre de Voltaire contient déjà toute la dynamique et les principes qui mèneront à la loi de 1905.

À travers une analyse riche d’iconographies et de textes privés, Magnan nous invite à redécouvrir un Voltaire dont le combat contre « l’Infâme » — cette puissance d’intolérance religieuse — constitue le socle de notre conception moderne de l’État de droit et de la liberté de conscience.

Ce qu’il faut retenir

  • Un précurseur sans le mot : bien que le terme « laïcité » n’existait pas à son époque, Voltaire a formulé les principes de séparation des sphères religieuse et politique, affirmant que l’Église doit être dans l’État et non l’inverse.

  • Le combat contre « l’Infâme » : ce terme, utilisé par Voltaire dans sa correspondance privée, désigne le fanatisme et la violence religieuse. Son rejet viscéral de l’intolérance, nourri par des affaires comme celle de Calas ou du Chevalier de la Barre, est le moteur de sa pensée laïque.

  • Une influence persistante et universelle : de la Révolution française aux caricatures contemporaines (notamment après les attentats de 2015), Voltaire reste la figure de recours dès que la liberté de penser est menacée par des dogmes oppressifs.

Voltaire et l’intuition de la laïcité

André Magnan débute en soulignant un paradoxe : de nombreux historiens de la laïcité, comme Jean Baubérot, ont tendance à exclure Voltaire de leur récit, se concentrant uniquement sur l’événement législatif de 1905. Pourtant, la pensée de Voltaire est habitée par une intuition laïque profonde. Dans ses écrits privés et ses carnets de travail, il exprime clairement la nécessité pour le gouvernement d’empêcher la religion de nuire à l’intérêt public.

Il prône une inversion radicale de l’ordre établi sous l’Ancien Régime : ce n’est plus l’État qui doit être soumis aux impératifs de l’Église, mais l’institution religieuse qui doit s’intégrer dans le cadre civil défini par l’État. Cette vision, révolutionnaire pour une monarchie de droit divin, pose les jalons d’une société où la loi humaine prime sur la loi divine dans l’espace public.

L’Infâme : le cri de ralliement contre l’intolérance

Le concept de « l’Infâme » est au cœur de la démonstration de Magnan. Pour Voltaire, écraser l’Infâme ne signifie pas détruire la religion en soi, mais anéantir le fanatisme, l’intolérance et le droit que s’arroge une foi de persécuter les autres. L’orateur utilise des images fortes pour illustrer cette violence : les conversions forcées de protestants sous Louis XIV, les bûchers de l’Inquisition et les massacres de la Saint-Barthélemy.

Magnan fait un parallèle saisissant entre les descriptions anatomiques et cruelles des supplices du XVIe siècle rapportées par Voltaire et les exécutions contemporaines pratiquées par des groupes fanatiques. Ce rejet de la cruauté religieuse n’est pas seulement intellectuel chez Voltaire, il est physique. L’écrivain tombait littéralement malade chaque 24 août, date anniversaire du massacre de la Saint-Barthélemy, illustrant une empathie profonde pour les victimes de la haine confessionnelle.

De la « Fille aînée de l’Église » à la « Mère de la laïcité »

La conférence retrace le long cheminement de la France, passant d’un État où « une foi, une loi, un roi » était la devise absolue, à une république laïque. Sous l’Ancien Régime, être sujet du roi impliquait nécessairement d’être catholique. Toute dissidence était une hérésie et un crime d’État. Voltaire a œuvré pour briser ce monopole en promouvant la tolérance, non pas comme une faveur royale, mais comme un droit naturel.

L’entrée de Voltaire au Panthéon en 1791 marque le premier grand « moment voltairien » de l’histoire de France. Il y est célébré comme l’homme qui a vengé Calas et le Chevalier de la Barre, et comme celui qui a combattu pour les droits de l’homme. Magnan insiste sur le fait que la laïcité française s’est construite sur ce double effort : la promotion de la tolérance d’une part, et la ruine systématique de l’esprit d’intolérance d’autre part.

Voltaire dans la mêlée des caricatures au XIXe siècle

Au XIXe siècle, la figure de Voltaire devient un enjeu de lutte politique féroce entre républicains et conservateurs cléricaux. L’orateur présente une série de caricatures montrant comment le nom de Voltaire servait de paratonnerre aux haines de l’Église catholique de l’époque, qui excommuniait alors la liberté de conscience.

La querelle autour de l’édification de sa première statue publique en 1871, ou les célébrations du centenaire de sa mort en 1878, témoignent de sa présence constante dans le débat public. Pour les opposants à la modernité, Voltaire est le « diable » qui s’insinue partout ; pour les républicains, il est le guide spirituel de l’instruction gratuite et laïque. Cette polarisation démontre, selon Magnan, que Voltaire est bien le promoteur effectif de la séparation de l’Église et de l’État bien avant 1905.

Vers une réconciliation post-laïque

Dans la dernière partie de sa conférence, André Magnan évoque les « repentances » de l’Église catholique au XXe siècle, notamment sous Jean-Paul II. Il souligne de manière provocatrice que l’Église a fini par rejoindre les positions de Voltaire en condamnant l’usage de la force pour imposer la vérité religieuse. Les déclarations de Vatican II sur la dignité humaine et la liberté religieuse font écho, deux siècles plus tard, aux plaidoiries de l’ermite de Ferney.

Enfin, Magnan montre que Voltaire reste une figure de recours universelle. Que ce soit pour soutenir Salman Rushdie contre une fatwa ou pour défendre la liberté d’expression après l’attentat contre Charlie Hebdo, le réflexe voltairien demeure. Il conclut en définissant Voltaire comme un homme qui a lutté pour qu’aucun homme n’en domine un autre au nom de Dieu, faisant de la fraternité humaine l’âme véritable de son œuvre et de notre laïcité.