À l’occasion d’une conférence organisée par le musée du Louvre, les chercheurs Sophie Caron et Elliot Adam dévoilent les fruits de leurs travaux consacrés à une dynastie d’artistes méconnue de la fin du Moyen Âge.
En prenant comme point de départ l’acquisition récente d’un panneau inédit représentant l’Assomption, cette étude bouscule l’historiographie traditionnelle de l’école d’Avignon. Elle révèle l’existence d’une véritable entreprise artistique interconnectée entre la Bourgogne et la Provence.
Ce qu’il faut retenir
Une découverte majeure réévalue l’école d’Avignon. L’acquisition et la restauration du panneau de l’Assomption ont permis de réinterroger les attributions historiques et d’identifier pour la première fois le corpus de Jean Changenet, considéré comme le plus grand peintre avignonnais de la fin du XVe siècle.
La structure fonctionne comme un réseau d’ateliers familiaux. Loin de se limiter à des traditions purement locales, les artistes s’organisent en une véritable « maison » économique et artistique. La maison mère située à Dijon dialogue en permanence avec des filiales établies à Avignon et à Marseille.
Les modèles et les compétences circulent de manière fluide. La transmission des répertoires de motifs, les alliances matrimoniales stratégiques et la mobilité des commandes publiques créent une identité visuelle partagée. Cette signature commerciale garantit un savoir-faire reconnu à travers plusieurs régions.
L’élément perturbateur et la redécouverte de Jean Changenet
L’entrée dans les collections du Louvre d’un panneau représentant l’Assomption de la Vierge a joué le rôle de déclencheur. Conservée jusqu’alors dans une collection privée et récemment restaurée, cette peinture a d’abord été rapprochée d’une série attribuée à Josse Lieferinxe. Toutefois, l’analyse matérielle et stylistique a révélé des incohérences avec les typologies établies. Cette oeuvre a désorienté les certitudes sur l’école d’Avignon.
Parallèlement, l’identification du triptyque de Gretz-Armainvilliers a apporté une preuve décisive. Grâce aux mentions d’un contrat de 1499 et à la présence des initiales de la commanditrice Guillemette Jaloux, les chercheurs ont pu attribuer avec certitude les revers en grisaille à Jean Changenet. Ces volets constituent désormais l’oeuvre référence autour de laquelle s’articule la production du maître.
Les caractéristiques de Jean Changenet témoignent d’une virtuosité exceptionnelle. Ses figures massives aux visages d’une intense expressivité trahissent une nette influence des primitifs flamands, en particulier d’Hugo van der Goes. Le traitement des drapés et l’intégration des oeuvres dans leur contexte architectural réel prouvent l’ambition d’un peintre qui cherchait à troubler la frontière entre l’espace pictural et l’espace sacré.
L’atelier d’Avignon, carrefour des successions et des influences
À la mort de Jean Changenet en 1495, une mobilisation s’organise autour de ses filles mineures pour maintenir l’activité du groupe. La maison de la rue de l’Amirauté est alors louée au peintre piémontais Jean Grassi. Cette décision marque le début d’une période de transition complexe où s’articulent successions officielles et continuités artistiques de l’ombre.
La confrontation des styles au sein du même espace s’avère saisissante. Chargé d’achever les volets commandés pour l’église Notre-Dame de Dijon, Jean Grassi déploie une manière décorative très différente de celle de Changenet. Ses formes simplifiées et ses drapés linéaires s’éloignent du rendu sensible des matières propre au maître décédé. Cette cohabitation impose d’élargir la définition de la production avignonnaise pour y inclure des praticiens d’origines diverses.
D’autres artistes cherchent à reprendre le flambeau. Le Parisien Nicolas d’Ypres s’impose progressivement comme le successeur privilégié auprès de la clientèle locale en réutilisant les compositions de Changenet. Il finit par racheter la maison du maître. De son côté, le peintre flamand Josse Lieferinxe épouse l’une des filles de Changenet, récupérant ainsi le fonds d’atelier et renforçant la légitimité de sa propre production.
L’ancrage marseillais et le cosmopolitisme de l’atelier Lieferinxe
L’enquête se déplace ensuite à Marseille, où Josse Lieferinxe s’associe avec le Piémontais Bernardino Simondi. Leur atelier commun devient un nouveau creuset artistique en Provence. C’est dans ce contexte cosmopolite que le panneau de l’Assomption du Louvre a été conçu.
L’oeuvre réunit des traditions picturales variées. Son iconographie intègre la remise de la sainte ceinture à saint Thomas, un thème d’origine toscane très répandu en Italie. La présence d’un personnage au regard fuyant sur la droite du panneau suggère l’insertion d’un portrait de commanditaire, probablement un homme de loi. Cette pratique était courante dans les centres artistiques du nord de l’Italie.
Dans le même temps, la composition trahit une connaissance approfondie de l’art flamand. La disposition resserrée des personnages et la posture de saint Jean s’inspirent directement des modèles de Rogier van der Weyden et d’Hans Memling. Lieferinxe, originaire du Hainaut, s’affirme comme le vecteur de ces formules nordiques qu’il fusionne avec l’héritage provençal.
La maison mère de Dijon et la circulation des modèles
Pour comprendre la cohésion de cet ensemble, il faut revenir à Dijon, rue de la Verrerie. C’est là que le père de Jean Changenet avait fondé l’atelier familial, ensuite repris par son autre fils, Pierre Changenet. Cette structure bourguignonne fonctionne comme la maison mère du réseau.
Les échanges entre la Bourgogne et la Provence ne se sont jamais interrompus. Les magistrats et dignitaires dijonnais continuaient de passer commande aux ateliers d’Avignon ou de Marseille. L’exemple le plus frappant réside dans le grand Calvaire du parlement de Dijon, peint par Josse Lieferinxe à Marseille. Ce tableau reprend un motif céleste très rare, représentant saint Michel repoussant les démons, directement emprunté à un manuscrit enluminé par Pierre Changenet à Dijon.
Cette circulation s’observe également dans les arts du verre et la peinture murale. L’Assomption de l’église Notre-Dame de Dijon et les fresques de Sennecey-le-Grand partagent un même motif de tombeau à pattes de lion. Ce détail technique et stylistique traverse toutes les oeuvres du groupe. Il fonctionne comme une véritable marque de fabrique.
La notion de « maison » comme identité artistique et commerciale
Le choix du terme « maison » pour qualifier ce réseau d’ateliers répond à une réalité historique et économique. Il désigne d’abord des structures physiques d’habitation et de travail ancrées dans un quartier. Ces lieux réunissaient sur plusieurs générations des apprentis, des compagnons et des artisans spécialisés.
Le mot renvoie également à la famille au sens large. Les alliances, les transmissions d’oncle à neveu et les mariages d’opportunité ont permis de préserver le capital matériel et la réputation du nom. Cette cohésion sociale garantissait la pérennité de l’entreprise au-delà de la disparition des individus.
Enfin, la « maison » définit une stratégie de marque. À l’image des grandes enseignes, le réseau des Changenet promettait à sa clientèle un niveau de qualité et une esthétique reconnaissables, que la commande soit exécutée à Dijon, à Avignon ou à Marseille. Cette organisation marchande préfigure les grandes entreprises artistiques de l’époque moderne.