La guerre franco-prussienne de 1870 est traditionnellement perçue comme un enchaînement inéluctable d’erreurs stratégiques et de défaites retentissantes menant à l’effondrement du Second Empire. Dans cette conférence captivante donnée au Musée de l’Armée, l’historien et journaliste Antoine Reverchon remet en question cette fatalité historique.
En s’appuyant sur les méthodes rigoureuses de l’histoire contrefactuelle, ou uchronie, il analyse les choix stratégiques de l’époque pour déterminer dans quelle mesure la France aurait pu obtenir une issue plus favorable au conflit.
Ce qu’il faut retenir
L’uchronie scientifique n’est pas une réécriture fantaisiste de l’histoire, mais une méthode d’analyse pour évaluer la viabilité des choix stratégiques qui s’offraient aux décideurs de l’époque.
Les armées françaises disposaient de réels atouts tactiques et de plans opérationnels cohérents qui, s’ils avaient été pleinement appliqués, auraient pu briser les offensives prussiennes.
Gagner la guerre en 1870 ne signifiait pas écraser la Prusse, mais renverser le rapport de force militaire pour contraindre Bismarck à négocier une paix acceptable pour la France.
L’uchronie comme outil d’analyse historique
L’histoire contrefactuelle suscite parfois la méfiance des chercheurs français. Elle est pourtant largement reconnue et pratiquée dans le monde académique anglo-saxon.
Cette approche permet d’extraire le passé du carcan du déterminisme. Elle redonne aux événements toute leur incertitude initiale en explorant les possibilités non advenues.
L’exercice ne consiste pas à inventer des faits imaginaires. Il s’agit plutôt d’analyser les options réelles examinées par les états-majors et oubliées par la suite.
Les décideurs politiques et militaires de 1870 avaient conscience des forces et faiblesses en présence. Leurs archives prouvent que des alternatives réalistes existaient.
La portée de la tactique militaire sur le plateau de Metz
La supériorité numérique et l’artillerie prussienne sont souvent présentées comme les facteurs décisifs des premières défaites françaises. L’armée impériale connaissait pourtant ces paramètres avant le déclenchement des hostilités.
Pour compenser ce déséquilibre, la doctrine française misait sur la puissance de feu supérieure du fusil Chasspot et de la mitrailleuse Reffye. Elle préconisait également le retranchement systématique des troupes.
Lorsque ces directives défensives étaient respectées, les pertes infligées aux colonnes prussiennes devenaient catastrophiques. La bataille de Gravelotte en a apporté la preuve sur le terrain.
Au soir du 18 août, le chef d’état-major Helmuth von Moltke envisageait sérieusement le repli de ses troupes. Une meilleure application des règlements tactiques aurait pu transformer cette indécision prussienne en victoire française.
Le repli stratégique et la concentration autour de Paris
L’armée de Châlons s’est retrouvée piégée à Sedan à la suite de décisions motivées par des impératifs purement politiques. Le gouvernement craignait en effet qu’une retraite ne déclenche des émeutes dans la capitale.
Le général Trochu préconisait un plan radicalement différent. Il souhaitait ramener l’armée sous la protection des fortifications parisiennes pour concentrer les forces disponibles.
Un tel regroupement aurait permis de manoeuvrer efficacement autour d’un point d’appui imprenable. L’ennemi se serait alors épuisé en tentant de maintenir un siège disproportionné.
En refusant cette option militaire logique, le pouvoir exécutif a précipité la capture de l’armée impériale et la chute du régime.
La coordination des armées sous la Défense nationale
Après le 4 septembre, le gouvernement de la République a entrepris un effort de mobilisation gigantesque. Des dizaines de corps d’armée ont été levés en province pour briser l’encerclement de la capitale.
Ces offensives ont pourtant échoué de manière systématique. L’absence de communications fiables entre Paris et les autorités repliées à Tours a empêché toute simultanéité des frappes.
Un plan d’action coordonné avait pourtant été formalisé avant la fermeture de l’encerclement. Il prévoyait une sortie massive de la garnison parisienne combinée à l’arrivée de l’armée de la Loire.
Cette synchronisation manquée a permis aux forces prussiennes de battre isolément les différents regroupements français. Elle a ainsi détruit les chances de lever le siège à l’automne.
La guerre de partisans et la rupture des lignes ennemies
L’armée prussienne en campagne dépendait totalement de ses lignes de ravitaillement ferroviaires. L’axe logistique traversant la Lorraine représentait une vulnérabilité critique pour le dispositif d’encerclement.
Plusieurs officiers français avaient recommandé d’organiser une guerre de harcèlement à grande échelle. Ils s’inspiraient directement des méthodes de cavalerie employées durant la guerre de Sécession.
Les actions menées par les francs-tireurs et les troupes de Garibaldi ont démontré la pertinence de cette stratégie. Saboter un seul viaduc stratégique bloquait le ravitaillement adverse pendant plusieurs jours.
Le commandement allemand redoutait par-dessus tout cette forme de résistance. Il a dû affecter près de deux cent mille hommes à la seule protection des voies ferrées.
Une généralisation méthodique de ces raids aurait paralysé le siège de Paris. Elle aurait contraint von Moltke à ordonner une retraite préventive au cours de l’hiver.
Les répercussions politiques et les négociations de paix
L’inversion du sort des armes n’avait de sens que si elle modifiait l’échiquier diplomatique. La Prusse elle-même souffrait de profondes dissensions internes concernant la poursuite de la guerre.
Le Kronprinz et une partie de l’état-major redoutaient l’internationalisation du conflit et l’hostilité des opinions publiques européennes. La prolongation des hostilités menaçait l’équilibre fragile des États allemands coalisés.
Obtenir une victoire militaire ne visait pas à détruire l’appareil d’État prussien. L’objectif consistait à préserver l’intégrité du territoire national en rendant le coût du siège insupportable pour l’envahisseur.
En brisant le siège de Paris ou en maintenant des armées opérationnelles au printemps, la France aurait contraint Bismarck à renoncer à l’annexion de l’Alsace-Moselle.