Lors d’une conférence organisée à l’École de Savignac, Christian Regouby, cofondateur du Collège Culinaire de France avec de grands chefs dont Alain Ducasse, propose une grille de lecture approfondie sur la place de l’alimentation dans la société contemporaine.
Ancien spécialiste de la communication globale et de la gestion de crise, il analyse la dynamique opposant l’industrialisation à l’artisanat. Son intervention invite les futurs cadres de l’hôtellerie et de la restauration à appréhender leur métier non pas comme une simple activité économique, mais comme un engagement citoyen, humain et culturel fort.
Ce qu’il faut retenir
L’alimentation est le seul terrain d’expérience universel commun à l’ensemble de l’humanité, ce qui lui confère une responsabilité sociétale et démocratique inédite.
Le modèle industriel prône la standardisation et la facilité addictive, détruisant la santé et l’environnement, tandis que l’artisanat incarne la diversité, la vie et la création de valeur humaine.
La coopération territoriale et la transparence doivent remplacer la compétition et le marketing traditionnel pour offrir un véritable contrepoids à l’uniformisation du goût.
De la gestion de crise à l’engagement culinaire
Le parcours professionnel de Christian Regouby s’articule autour de la communication globale et de la gestion des situations d’urgence. À la tête d’un groupe indépendant dans les années 1980, il conceptualise la communication comme une composante indissociable de la stratégie de direction. Son passage par le conseil de crise révèle un constat récurrent : face à la brutalité des événements imprévus, les schémas rigides s’effondrent souvent. Seule la capacité à se poser les bonnes questions et à mobiliser des personnes lucides permet d’apporter des réponses adaptées.
Cette approche fondée sur la remise en question l’amène à collaborer avec le chef Michel Guérard sur des projets de cuisine de santé. Par la suite, quinze figures de la gastronomie française le sollicitent pour fonder le Collège Culinaire de France. L’objectif initial vise à préserver le patrimoine gastronomique national. Cependant, l’analyse stratégique montre rapidement la nécessité de dépasser le cadre corporatiste pour engager un véritable mouvement de résistance civile.
Le combat de l’artisanat contre la standardisation
Le secteur de la restauration fait face à un phénomène dominant : l’industrialisation et la standardisation des aliments. L’uniformisation de la nourriture transforme la culture culinaire en un simple produit de consommation courante. Ce modèle favorise l’augmentation de l’obésité, la dégradation environnementale et la disparition des savoir-faire régionaux. Face à cette logique financière, l’artisanat culinaire représente une alternative fondée sur la diversité et l’incarnation humaine.
Le Collège Culinaire de France s’est structuré comme un réseau indépendant de tout lobby publicitaire ou industriel. L’adhésion repose sur une contribution financière modeste mais symbolique, garantissant une autonomie totale. Les restaurateurs et producteurs sélectionnés doivent faire preuve d’une identité affirmée et d’une transparence absolue concernant l’origine des produits. L’objectif consiste à valoriser la passion du métier et la justesse du travail plutôt que la quête de rentabilité boursière immédiate.
L’écosystème citoyen et l’éducation au goût
Pour soutenir cette démarche, le mouvement s’appuie sur une philosophie explicite : manger constitue un acte citoyen plus déterminant que le geste électoral. Chaque décision d’achat et chaque repas orientent le modèle agricole, la santé publique et la vie des territoires. C’est dans cet esprit que l’association Manger Citoyen et la Fondation pour la Gastronomie Humaniste ont été créées. Ces structures organisent des rencontres et des événements pour rééduquer le consommateur et restaurer le sens profond du verbe se restaurer.
Dans ce cadre, la relation entre le client et le professionnel est totalement redéfinie. Le principe du client roi issu du marketing de masse s’efface au profit d’un client de qualité, acteur de sa propre consommation. Les restaurateurs s’engagent à expliquer leurs menus, à respecter scrupuleusement la saisonnalité des produits de la terre ou de la mer, et à introduire directement leurs producteurs auprès des convives. Cette éducation permanente permet de faire comprendre la valeur réelle des aliments et de refuser le bradage systématique des prix.
Coopération territoriale et valeur relationnelle
L’une des avancées majeures réside dans la substitution de la compétition commerciale par la coopération solidaire. Les notions de fournisseurs sont bannies au profit de partenariats d’égaux entre producteurs et cuisiniers. Sur le terrain, cette synergie se traduit par des initiatives concrètes : des restaurateurs d’un même quartier n’hésitent plus à recommander leurs confrères adhérents ou à mutualiser leurs achats. Les résultats démontrent que la solidarité génère une croissance économique durable tout en préservant l’autonomie des acteurs.
La haute valeur relationnelle devient ainsi le véritable levier du changement face à l’isolement numérique et à la virtualisation des échanges. Les rencontres physiques, l’échange direct et la curiosité intellectuelle constituent le socle de cette vision. En invitant chacun à réfléchir aux conséquences de ses actes pour soi-même, pour les autres et pour le monde, Christian Regouby rappelle que les métiers de l’hospitalité détiennent les clés d’un avenir plus humain.