Lors d’une conférence exceptionnelle organisée à Sciences Po, le chercheur et pionnier du deep learning Yann Le Cun livre une analyse éclairante sur l’état actuel et l’avenir de l’intelligence artificielle.

Face aux craintes et aux fantasmes entretenus par une partie de l’industrie, le lauréat du prix Turing remet en perspective le fonctionnement réel des technologies modernes et trace la voie vers les futures révolutions scientifiques du secteur.

Ce qu’il faut retenir

Le développement des modèles de langage actuels touche à ses limites fondamentales. L’apprentissage basé uniquement sur le texte ne permettra jamais d’atteindre une intelligence de niveau humain, car il fait l’impasse sur la compréhension de la réalité physique.

L’argument de la régulation face à un prétendu risque existentiel relève d’une posture déplacée et d’une tentative de capturer le marché. La véritable sécurité passe par le développement de modèles open source et le maintien d’une recherche ouverte et compétitive.

L’avenir de l’intelligence artificielle réside dans les modèles du monde et l’architecture JEPA. Ces approches novatrices permettront aux machines de planifier et d’acquérir un véritable sens commun sans nécessiter des infrastructures gigantesques et inaccessibles.

La dynamique de la recherche et les mirages de la régulation

L’histoire de l’apprentissage automatique a été marquée par de longues périodes de scepticisme académique. Les réseaux de neurones ont longtemps été rejetés par la communauté scientifique avant d’imposer leur suprématie au début des années 2010.

Face au battage médiatique actuel, l’idée de suspendre la recherche au nom d’un danger existentiel apparaît comme une posture déconnectée du réel. Les appels au ralentissement masquent souvent des intérêts commerciaux visant à freiner la concurrence.

Il est illusoire d’encadrer une technologie avant même d’avoir découvert les principes théoriques de la superintelligence. La réglementation doit cibler les applications concrètes et les usages industriels, sans pour autant paralyser l’innovation en amont.

Les limites structurelles des modèles de langage

Les modèles de langage prédisent la suite d’un texte de manière autorégressive. Bien qu’impressionnants pour traiter des informations symboliques, ils manquent d’un ancrage dans la réalité matérielle.

La totalité du texte numérisé sur Internet représente une quantité de données infime par rapport au flux d’informations visuelles et sensorielles ingéré par un enfant en quelques années. Cette différence montre qu’apprendre uniquement à partir de mots ne suffit pas à créer un système doté de bon sens.

La mémoire nécessaire pour stocker des connaissances déclaratives rend ces modèles extrêmement lourds et coûteux. Cette démesure crée une dépendance envers des infrastructures massives détenues par une poignée de géants technologiques.

Les modèles du monde et l’architecture JEPA

Pour dépasser ces blocages, l’attention doit se porter sur les architectures capables de représenter le monde de manière abstraite. L’approche JEPA propose d’éliminer les détails imprédictibles pour se concentrer sur les structures essentielles de l’environnement.

En prédisant les conséquences de leurs actions, ces systems deviennent capables de planifier des tâches complexes et de raisonner de façon hiérarchique. Cette capacité de planification constitue la pierre angulaire de la véritable autonomie.

Ces nouveaux modèles requièrent beaucoup moins de paramètres pour fonctionner efficacement. Ils offrent une perspective prometteuse pour la robotique et ouvrent la voie à des avancées majeures sans nécessiter des ressources de calcul disproportionnées.

Souveraineté européenne et modèles ouverts

La souveraineté numérique ne consiste pas à copier les technologies de pointe de la côte ouest américaine, mais à anticiper la prochaine rupture scientifique. L’Europe conserve toutes ses chances d’exceller dans l’avènement des modèles du monde.

L’accès libre aux modèles intelligents constitue un enjeu démocratique et culturel majeur. Laisser le contrôle de l’information entre les mains de quelques acteurs privés exposerait la société à des biais d’analyse et à une perte d’indépendance critique.

Le salut passe par la création de communs numériques ouverts et collaboratifs. La mutualisation des ressources culturelles et scientifiques mondiales permettra de préserver la diversité des savoirs au profit de l’ensemble de la société.