Les profondeurs de l’océan abritent un monde sonore complexe et fascinant dans lequel le son est le moyen de communication privilégié de la faune marine. Dans cet épisode du podcast Oratio produit par National Geographic France, Juliette Seproc reçoit Olivier Adam, professeur à Sorbonne Université et expert reconnu en bioacoustique. Ensembles, ils explorent le vaste univers du paysage sonore marin en se concentrant sur le décryptage du chant des baleines.
Cet entretien captivant apporte un éclairage scientifique sur les mécanismes anatomiques de ces émissions sonores, leur rôle social essentiel et les menaces grandissantes que fait peser la pollution sonore humaine sur ces géants des mers.
Ce qu’il faut retenir
Le chant des baleines répond à une structure musicale très élaborée. Il s’agit de séquences spécifiques de vocalises répétées en boucle sous forme de leitmotivs, une caractéristique unique que l’on observe principalement chez les baleines à bosse et les baleines bleues.
Contrairement aux idées reçues, les baleines possèdent des cordes vocales adaptées. Leur système respiratoire singulier comprend un sac laryngeal qui leur permet d’émettre des sons en interne tout en optimisant leur temps d’apnée et leur flottabilité sous l’eau.
L’activité humaine intensifie la pollution sonore sous-marine. Cette hausse du bruit perturbe gravement les échanges sociaux des cétacés, provoquant des désorientations et parfois des échouages dramatiques, ce qui rend urgente la mise en place de réglementations maritimes strictes.
La bioacoustique et la définition du chant des baleines
La bioacoustique est une discipline scientifique dédiée à l’étude des sons émis par la nature et les animaux. Elle permet de cartographier de véritables paysages acoustiques, très utiles pour surveiller la biodiversité sans déranger le milieu naturel. En enregistrant les ambiances sonores, les chercheurs identifient la présence d’espèces et analysent leurs comportements sociaux.
Dans la grande famille des cétacés, on distingue deux groupes principaux : les odontocètes munis de dents, comme les dauphins et les orques, et les mysticètes dotés de fanons, à l’image des baleines. Bien que ces deux groupes produisent une grande variété de sons, l’expression de chant s’applique de manière très précise.
Pour parler de chant, l’émission sonore doit répondre à une organisation temporelle rigoureuse. Elle se compose d’un assemblage de vocalises ordonnées en phrases et répétées en boucle à la manière d’un leitmotiv. Découverte au début des années 1970 grâce à des enregistrements de la marine américaine, cette structure complexe caractérise la communication de la baleine à bosse et de la baleine bleue.
À l’inverse, les dauphins ou les orques disposent d’un répertoire sonore d’une richesse extraordinaire incluant clics, sifflements et mugissements. Cependant, ces signaux ne sont pas répétés en séquences cycliques. On ne les qualifie donc pas de chants au sens strict de la bioacoustique.
Mécanisme de production sonore et fonctionnement du larynx
Pendant longtemps, une mauvaise interprétation des recherches sur les dauphins a laissé croire que l’ensemble des cétacés était dépourvu de cordes vocales. Les travaux menés sur l’anatomie de la baleine à bosse ont permis de rétablir la réalité scientifique. Les baleines possèdent bel et bien un appareil vocal, mais son fonctionnement est unique dans le monde animal.
Lorsqu’une baleine chante en immersion, aucune bulle d’air ne s’échappe de sa bouche ni de ses évents. Toute la mécanique acoustique se déroule entièrement à l’intérieur du corps de l’animal. Ce processus repose sur une adaptation anatomique impressionnante de son système respiratoire.
La baleine dispose d’un sac laryngeal relié directement à la trachée. Pour produire du son, elle fait circuler l’air de ses poumons vers ce sac en passant par deux cartilages recouverts d’une membrane. En écartant très légèrement ces cartilages, le passage du flux d’air fait vibrer les membranes, générant ainsi les résonances du chant.
Ce circuit d’air en vase clos offre d’autres avantages majeurs. Il permet d’étendre la durée des apnées en récupérant l’air insufflé dans le sac laryngeal. De plus, ce système sert de ballast anatomique pour ajuster la flottabilité, offrant à l’animal une grande stabilité sous l’eau.
Évolution, transmission culturelle et apprentissage
Le chant des baleines n’est pas un comportement figé ou purement instinctif. Il s’agit d’une manifestation culturelle vivante qui évolue au fil des années. Chaque population Océanique possède son propre répertoire musical, partagé par l’ensemble des individus d’une même zone géographique.
En temps normal, les motifs sonores connaissent une évolution lente avec l’apparition ou la disparition progressive de certaines unités vocales. Il faut généralement une quinzaine d’années pour qu’un chant soit totalement renouvelé au sein d’un groupe. Cependant, des changements beaucoup plus rapides peuvent survenir.
Les scientifiques observent parfois de véritables révolutions culturelles lorsque deux populations distinctes se croisent. Si des baleines migrantes introduisent de nouveaux motifs sonores, la population locale peut adopter rapidement ces variations. Ce phénomène d’apprentissage social témoigne de la très grande plasticité cérébrale des cétacés.
Ces échanges acoustiques favorisent un brassage des populations lors des parcours migratoires ou sur les zones de nourrissage. Cette mixité garantit une ouverture génétique indispensable pour la santé et la préservation de l’espèce sur le long terme.
Les émissions sonores remplissent des fonctions vitales selon la fréquence et le type de signal émis. Les clics de haute fréquence servent à l’écholocalisation pour la navigation et la chasse. Les sifflements, souvent uniques à chaque individu chez les dauphins, font office de signature acoustique pour maintenir le contact.
Dans la relation fusionnelle entre la mère et son baleineau, le son et le contact tactile sont permanents. Les premiers jours, le jeune reste collé à sa mère pour économiser ses forces. Celle-ci communique par de légères vocalises tout en veillant sur lui lors des plongées, maintenant un lien visuel et acoustique constant.
Néanmoins, la tranquillité du monde marin est de plus en plus troublée par l’expansion des activités humaines. Le trafic maritime commercial, les prospections sismiques et la construction de structures en mer génèrent un brouillard sonore permanent à basses fréquences.
Ce vacarme sous-marin masque les communications des animaux et altère leurs comportements. Pour se faire entendre, certaines espèces comme le béluga doivent élever le ton ou modifier leurs fréquences. Dans les cas les plus graves, notamment lors d’utilisations de sonars militaires puissants, la désorientation peut provoquer des lésions auditives irréversibles et conduire à des échouages massifs.
Face à ces enjeux, la prise de conscience internationale progresse. L’intégration d’observateurs de mammifères marins sur les navires, le développement d’hélices moins bruyantes et la mise en place de réglementations environnementales apportent des solutions concrètes pour réduire la pression acoustique sur les océans.