Alors que les tensions militaires ne cessent de croître dans le détroit, ce récit propose un éclairage historique indispensable. Il nous ramène au moment charnière où le destin diplomatique de l’île a basculé à l’échelle internationale.

À travers l’analyse de Michel Liégeois, professeur de relations internationales, ce résumé décrypte comment une décision prise à l’ONU a façonné le bras de fer actuel entre les États-Unis et la Chine.

Ce qu’il faut retenir

  • Le basculement de 1971 : la résolution 2758 des Nations Unies a marqué l’expulsion de Taïwan au profit de la République populaire de Chine, privant l’île de sa reconnaissance diplomatique officielle.
  • La diplomatie du réalisme : le rapprochement entre Washington et Pékin, orchestré par Henry Kissinger, visait avant tout à affaiblir l’Union soviétique en pleine guerre froide.
  • Le dilemme de la dissuasion : la sécurité de Taïwan repose entièrement sur la garantie militaire américaine, un équilibre fragile qui pourrait être remis en cause par les futures alternances politiques aux États-Unis.

Chine vs USA : Taïwan comme point de départ de la guerre ?

Le détroit de Taïwan subit une pression militaire constante de la part de Pékin. Les incursions d’avions de chasse et de navires chinois se multiplient depuis l’investiture du président taïwanais Lai Ching-te, qualifié de séparatiste par le régime communiste.

Cette hostilité n’est pas nouvelle. Pour comprendre ce face-à-face, il faut remonter à la guerre civile chinoise.

En 1949, les forces communistes de Mao Zedong proclament la République populaire de Chine à Pékin. Le général nationaliste Tchang Kaï-chek se réfugie alors sur l’île de Formose, l’ancien nom de Taïwan. Il y installe la République de Chine, affirmant qu’il s’agit du seul gouvernement légitime de l’ensemble du territoire chinois.

Pendant deux décennies, deux entités politiques distinctes vont coexister. D’un côté, un géant continental de 800 millions d’habitants. De l’autre, une petite île soutenue par les alliés occidentaux.

Le statut international de Taïwan va pourtant s’effondrer au début des années 70. La communauté internationale ne peut plus ignorer la Chine continentale.

Un vote historique se prépare à New York. En octobre 1971, l’Assemblée générale des Nations Unies examine une proposition de résolution déposée par l’Albanie.

Ce texte demande le rétablissement de la République populaire de Chine dans tous ses droits. Il exige aussi l’expulsion immédiate des représentants de Tchang Kaï-chek.

La Belgique, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Pierre Harmel, tente de défendre une troisième voie. Les diplomates belges plaident pour que la Chine populaire obtienne le siège de membre permanent au Conseil de sécurité, tout en préservant un siège de membre simple pour Taïwan. Cette position cherche à protéger le droit des petites nations face aux grandes puissances.

La stratégie américaine, menée par George Bush alors représentant à l’ONU, échoue à bloquer la résolution albanaise. Sentant le vent tourner, la délégation taïwanaise décide de quitter l’hémicycle avant le vote final.

La résolution 2758 est adoptée à une large majorité. La République populaire de Chine devient le seul représentant de la Chine à l’ONU.

Le lendemain, la Belgique annonce l’ouverture de ses relations diplomatiques avec Pékin. Les liens officiels avec Taïwan sont suspendus.

Tchang Kaï-chek réagit avec fureur, qualifiant l’ONU de maison malfamée qui s’est inclinée devant les forces du mal. Ce vote marque la fin du mythe selon lequel Taïwan représentait la Chine entière.

Ce basculement s’explique par un changement de stratégie à Washington. Le président Richard Nixon et son conseiller Henry Kissinger amorcent une détente secrète avec Pékin, symbolisée par la diplomatie du ping-pong.

Ce choix relève du pur réalisme politique. L’objectif principal des États-Unis est de contrer l’Union soviétique en exploitant les frictions existantes entre Pékin et Moscou.

De plus, l’accès à un marché de 800 millions de consommateurs s’avère bien plus prometteur pour les milieux d’affaires américains. En février 1972, Nixon effectue un voyage spectaculaire en Chine, reconnaissant le principe d’une seule Chine.

Aujourd’hui, l’île possède tous les attributs d’un État : une population, un territoire, un gouvernement démocratique et une armée. Pourtant, elle ne bénéficie d’aucune reconnaissance diplomatique majeure.

La Chine populaire refuse toute double reconnaissance. Elle coupe ses liens avec quiconque tente d’institutionnaliser ses rapports avec Taipei.

Les relations internationales avec Taïwan doivent donc utiliser des canaux informels. Les États ont développé une véritable ingénierie de la diplomatie parallèle pour commercer avec cette économie florissante.

Le risque d’un conflit armé reste une préoccupation majeure. Le parallèle avec le Berlin-Ouest de la guerre froide est saisissant.

Taïwan ne pourrait pas résister seule à une invasion massive. Sa sécurité dépend exclusivement de la doctrine de la dissuasion.

La présence de forces navales américaines dans la région empêche Pékin de passer à l’action. Le gouvernement chinois maintient une rhétorique agressive pour des raisons de cohésion nationale, mais il connaît le coût d’une confrontation directe.

Ce statu quo pourrait néanmoins se fissurer. L’instabilité politique aux États-Unis, notamment l’hypothèse d’un retour de Donald Trump, fait peser une incertitude.

Si une future administration américaine venait à considérer que le prix économique et militaire pour défendre l’île est trop élevé, Pékin pourrait y voir un feu vert. Le danger principal n’est pas le déclenchement d’une guerre mondiale, mais la fin de l’indépendance de Taïwan par manque de soutien occidental.