En 1979, le monde occidental garde les yeux rivés sur les tensions de la guerre froide, ignorant les mutations profondes qui secouent le Moyen-Orient. C’est pourtant cette année-là que s’amorce la genèse du djihadisme moderne, portée par des événements fondateurs tels que la prise de la Grande Mosquée de La Mecque et l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique.
Ce qu’il faut retenir
L’acte fondateur du djihadisme mondial prend racine en 1979 lors de la prise de la Grande Mosquée de La Mecque et de l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Ces événements transforment des volontaires isolés en une armée transnationale et façonnent le destin du jeune millionnaire saoudien Oussama Ben Laden.
Al-Qaïda s’est structurée grâce à une alliance inédite entre le capital financier de Ben Laden, le mentorat idéologique d’Abdallah Azzam et la rigueur stratégique du médecin égyptien Ayman al-Zawahiri. Cette organisation a su exploiter la complaisance et les erreurs de calcul des services de renseignement occidentaux pour déployer un terrorisme à grande échelle.
L’intervention américaine en Irak en 2003 a ravivé le terrorisme islamiste au moment où Al-Qaïda s’essoufflait. En déstabilisant les structures étatiques locales, les puissances occidentales ont favorisé l’émergence d’une nouvelle génération de djihadistes, menant à la création de l’État islamique et à la concrétisation territoriale du califat.
L’acte fondateur de La Mecque et l’éveil d’Oussama Ben Laden
Le 20 novembre 1979, des pèlerins rassemblés à La Mecque assistent à l’irruption d’un commando armé dirigé par Juhayman al-Utaybi. Les rebelles dénoncent la corruption de la famille royale saoudienne et se barricadent dans les sous-sols du sanctuaire avec des milliers d’otages. Face à l’impuissance des forces locales, le gouvernement saoudien sollicite l’aide de la France. Trois opérationnels du GIGN sont dépêchés sur place pour concevoir un plan d’assaut tactique. Grâce aux plans fournis par le groupe du bâtiment Ben Laden, les forces saoudiennes diffusent du gaz incapacitant et reprennent le contrôle du lieu saint après deux semaines de siège.
À Djeddah, le jeune Oussama Ben Laden suit le dénouement de cette crise avec fascination. Héritier d’une immense fortune familiale mais écarté des instances dirigeantes de l’entreprise paternelle, il cherche un sens à son existence. Sensibilisé au fondamentalisme religieux durant ses études, Ben Laden assiste la même année à l’invasion de l’Afghanistan par l’armée rouge. Les services de renseignement saoudiens voient en lui l’émissaire idéal pour acheminer le soutien financier du royaume aux moudjahidines afghans. Âgé de vingt-trois ans, Ben Laden s’envole pour le Pakistan et rejoint Peshawar, la base arrière de la résistance anti-soviétique.
La forge afghane et l’invention de la légende
À Peshawar, Ben Laden fait la rencontre d’Abdallah Azzam, un idéologue palestinien surnommé le père du djihad. Azzam forge un récit mystique autour du combat afghan et attire des milliers de volontaires musulmans à travers le monde. Ben Laden devient son bras droit, mettant sa fortune et le réseau financier de sa famille au service du Bureau des services, l’organisme chargé d’accueillir les combattants étrangers. Impressionné par la dévotion des paysans afghans, le jeune Saoudien décide de s’implanter directement au cœur du conflit. Il finance la construction d’un camp retranché dans les montagnes, baptisé « l’Antre du lion ».
Dans le contexte de la guerre froide, les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan intensifient leur soutien financier et militaire aux insurgés, fournissant des armes modernes sans distinguer les moudjahidines locaux des djihadistes arabes. En avril 1987, l’armée soviétique attaque le camp de Ben Laden lors de la bataille de Jaji. Bien que terrassé par des malaises et peu aguerri au combat, Ben Laden survit à l’affrontement grâce à la protection de ses hommes. Il orchestre aussitôt une vaste campagne de communication dans les médias arabes, se mettant en scène à cheval et cultivant une image de guerrier prophétique abandonnant sa richesse pour la foi.
La naissance d’Al-Qaïda et l’alliance avec Ayman al-Zawahiri
Lorsque l’Union soviétique amorce son retrait d’Afghanistan en 1988, des milliers de combattants aguerris se retrouvent sans objectif militaire. L’Occident célèbre la défaite du bloc de l’Est et ignore le danger représenté par ces vétérans endoctrinés. C’est à cette période qu’Ayman al-Zawahiri, chef du Djihad islamique égyptien, se rapproche de Ben Laden. Médecin brillant et stratège chevronné, Zawahiri cherche à utiliser la notoriété et les ressources du Saoudien pour renverser les régimes arabes dits apostats. En août 1988, Ben Laden, Azzam et Zawahiri fondent Al-Qaïda, une structure destinée à fédérer les djihadistes à l’échelle internationale.
Après l’assassinat d’Abdallah Azzam dans un attentat à la voiture piégée en 1989, Zawahiri devient le seul mentor de Ben Laden et réoriente l’organisation vers un combat politique et anti-occidental. De retour en Arabie saoudite, Ben Laden s’oppose violemment à la décision de la famille royale d’accueillir des troupes américaines sur le sol sacré lors de la guerre du Golfe en 1991. Devenu indésirable dans son pays natal, il se réfugie au Soudan sous l’invitation d’Hassan al-Tourabi, qui ambitionne de transformer Khartoum en carrefour du fondamentalisme mondial. Ben Laden y crée des entreprises de BTP tout en finançant dans l’ombre de nouveaux camps d’entraînement terroristes.
Du sanctuaire afghan au traumatisme du 11 septembre
Les pressions diplomatiques internationales contraignent le gouvernement soudanais à expulser Ben Laden en 1996. Dépouillé de sa nationalité saoudienne et voyant ses avoirs officiels gelés, il retourne en Afghanistan et s’allie avec le Mullah Omar, chef des talibans. Il y rencontre Khalid Cheikh Mohammed, un ingénieur formé aux États-Unis qui lui soumet un projet d’attentat utilisant des avions de ligne comme projectiles. Ben Laden valide le plan et lui alloue des ressources humaines et financières majeures. Al-Qaïda s’organise alors comme une bureaucratie moderne, versant des salaires et offrant une couverture médicale à ses membres.
Malgré les avertissements répétés de la CIA et les attentats perpétrés contre les ambassades américaines en Afrique en 1998 puis contre l’USS Cole en 2000, l’administration américaine sous-estime la portée de la menace. Le 11 septembre 2001, dix-neuf piratistes de l’air détournent quatre avions et frappent le World Trade Center et le Pentagone, provoquant la mort de près de trois mille personnes. Cet événement majeur précipite l’invasion de l’Afghanistan par les forces américaines. Traqué dans le massif de Tora Bora, Ben Laden échappe de peu à la capture en raison de choix tactiques hésitants et parvient à trouver refuge au Pakistan.
La mutation du djihadisme et l’héritage de Daech
Pour détourner l’attention et poursuivre sa stratégie globale, Washington lance l’invasion de l’Irak en 2003 sous le prétexte fallacieux de liens entre Saddam Hussein et Al-Qaïda. Le démantelement de l’appareil d’État irakien et la marginalisation de la communauté sunnite créent un terreau fertile pour le développement d’Al-Qaïda en Irak, dirigée par Abou Moussab al-Zarqawi. Le conflit prend une tournure confessionnelle violente, ciblant directement les populations chiites. Dans le même temps, le théoricien Abou Moussab al-Souri théorise un djihad décentralisé visant à frapper l’Europe pour créer un sentiment d’islamophobie et inciter les musulmans occidentaux à rejoindre la cause, ce qui se traduit par les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005.
Isolé dans sa résidence fortifiée d’Abbottabad au Pakistan, Ben Laden passe les dernières années de sa vie reclus, observant l’autonomie croissante des filiales régionales d’Al-Qaïda. Le 1er mai 2011, il est éliminé par un commando des Navy SEALs lors de l’opération Trident de Neptune. Sa mort ne stoppe pas la dynamique terroriste qu’il a contribué à lancer. Sous la conduite d’Abou Bakr al-Baghdadi, la branche irakienne rompt avec le commandement historique d’Al-Qaïda pour donner naissance au groupe État islamique. En proclamant le califat à Mossoul en 2014, Daech réalise l’objectif territorial initié trente-cinq ans plus tôt dans les montagnes afghanes.