William Shakespeare demeure, quatre siècles après sa disparition, l’une des figures les plus fascinantes et pourtant les plus insaisissables de l’histoire mondiale. Si ses pièces de théâtre et ses sonnets sont analysés dans chaque université du globe, l’homme qui tenait la plume reste entouré d’un voile de mystère que les historiens tentent désespérément de percer.
L’image d’Épinal du barde d’Avon cache une réalité souvent plus complexe, faite de pragmatisme social, de zones d’ombre biographiques et d’un génie linguistique qui, s’il est immense, est parfois mal interprété.
Explorer les recoins de sa vie, c’est accepter de confronter le mythe à la rudesse du contexte élisabéthain.
Résumé des points abordés
Une union précoce et scandaleuse pour l’époque
À l’automne 1582, le jeune William, alors âgé de seulement dix-huit ans, se retrouve au cœur d’une situation délicate qui va sceller son destin personnel. Il demande en mariage Anne Hathaway, une femme de son village qui a alors vingt-six ans, soit une différence d’âge notable pour l’époque.
Ce qui rend cette union particulièrement frappante pour les historiens n’est pas tant l’écart d’âge, mais l’urgence de la procédure. Le couple obtient une licence de mariage après une seule publication des bans, au lieu des trois réglementaires, ce qui indique une précipitation manifeste.
La raison de cette hâte devient évidente six mois plus tard, lors de la naissance de leur premier enfant, Susanna. Pour être tout à fait honnête, ce type de mariage « réparateur » n’était pas rare dans l’Angleterre rurale, mais il souligne le caractère humain et peut-être impétueux du futur poète.
On imagine souvent Shakespeare comme une figure éthérée, mais ce début de vie d’adulte nous montre un jeune homme confronté aux réalités très concrètes de la responsabilité familiale et du qu’en-dira-t-on.
Cette union, bien que dictée par les circonstances, durera jusqu’à la mort de l’écrivain, malgré ses longues années d’absence passées à Londres.
L’alchimiste de la langue anglaise et ses inventions
On entend souvent dire que Shakespeare a inventé de toutes pièces plus de 1 700 mots de la langue anglaise, un chiffre qui force l’admiration mais qui mérite d’être nuancé avec rigueur. En réalité, le poète était surtout un observateur hors pair du langage parlé de son temps.
Le dictionnaire de référence, l’Oxford English Dictionary, lui attribue effectivement la première occurrence écrite de centaines de termes.
Cela signifie qu’il a eu le génie de capturer des expressions populaires, des néologismes de rue ou des glissements sémantiques pour les fixer définitivement dans la littérature noble.
Des mots aujourd’hui banals comme lonely (solitaire), elbow utilisé comme verbe (jouer du coude) ou assassination ont trouvé leur première noblesse sous sa plume. Il ne créait pas dans le vide, il agissait comme un catalyseur pour une langue en pleine mutation.
Son influence dépasse la simple création de vocabulaire : il a structuré la pensée anglo-saxonne à travers des métaphores universelles. En utilisant le langage comme une matière malléable, il a offert à l’anglais une souplesse et une richesse qui expliquent encore aujourd’hui sa domination culturelle.
Cette capacité à transformer le plomb du langage quotidien en or poétique témoigne d’une oreille absolue pour le rythme et la sonorité. Il n’était pas un inventeur isolé dans une tour d’ivoire, mais un artisan des mots profondément connecté à l’évolution de sa société.
Le vide historique des années perdues
Entre 1585 et 1592, le nom de William Shakespeare disparaît totalement des registres officiels, créant ce que les spécialistes appellent les « lost years » (les années perdues). C’est un trou noir biographique qui laisse libre cours aux spéculations les plus folles.
Comment un jeune père de famille vivant à Stratford-upon-Avon est-il devenu, en l’espace de sept ans, le dramaturge le plus prometteur de la scène londonienne ? Les hypothèses pullulent, allant du récit d’aventure à la carrière plus rangée.
Certains biographes imaginent qu’il a dû fuir sa région natale après avoir été surpris en train de braconner des cerfs sur les terres d’un noble local. D’autres suggèrent qu’il aurait exercé comme maître d’école à la campagne, affinant ainsi sa culture classique.
Il est également possible qu’il ait rejoint une troupe de théâtre itinérante en tant que simple assistant ou palefrenier, gravissant les échelons par la force de son talent. Cette période de silence est frustrante pour l’historien, mais elle est essentielle à la construction de sa légende personnelle.
Ce n’est qu’en 1592 qu’il réapparaît de manière fracassante, faisant l’objet d’une attaque jalouse de la part de l’écrivain Robert Greene. Ce dernier le qualifie de « corbeau parvenu », confirmant par là même que Shakespeare s’était déjà fait une place de choix dans le milieu très fermé du théâtre élisabéthain.
Le testament de Stratford et le mystère du lit
Lorsqu’il rédige son testament en 1616, peu avant sa mort, Shakespeare se montre d’un pragmatisme froid qui a longtemps déconcerté ses admirateurs romantiques. L’élément le plus discuté est le legs fait à son épouse : son « second meilleur lit ».
À première vue, cette mention semble être une insulte posthume ou la preuve d’un désamour profond après des décennies de mariage. Pourtant, une analyse honnête du droit successoral de l’époque offre une perspective bien différente.
Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, le mobilier d’une maison était classé par valeur et par usage. Le « meilleur lit » était généralement le lit de parade, réservé aux invités de marque, et constituait un bien de famille transmis à l’héritier principal, en l’occurrence sa fille.
Le « second meilleur lit » était presque systématiquement le lit conjugal, celui où le couple avait dormi et où les enfants étaient nés. En léguant spécifiquement cet objet à Anne, Shakespeare faisait peut-être preuve d’une affection intime et d’une volonté de lui laisser son bien le plus personnel.
Il faut aussi noter que, selon la loi, Anne bénéficiait automatiquement du droit de douaire, lui garantissant de rester dans la maison familiale jusqu’à sa mort. Le testament ne reflète donc pas une volonté d’exclusion, mais une organisation patrimoniale méticuleuse typique de la bourgeoisie montante.
L’homme derrière le masque de l’auteur
Au-delà de ces anecdotes, ce qui frappe chez Shakespeare est l’absence de corrélation directe entre sa vie personnelle, relativement stable et bourgeoise, et la démesure de ses créations dramatiques. Il était un homme d’affaires avisé, investissant dans l’immobilier et les grains.
Cette dualité entre l’investisseur de Stratford et le poète de Londres a nourri de nombreuses théories du complot suggérant qu’il n’était pas l’auteur de ses œuvres. Pourtant, l’honnêteté historique oblige à reconnaître que c’est précisément cette ancrage dans le réel qui irrigue ses pièces.
Sa connaissance intime de la nature humaine, des rouages du pouvoir et des faiblesses du cœur ne provient pas seulement des livres, mais d’une observation constante de ses contemporains. Il savait parler aux rois comme aux apprentis des tavernes.
La force de Shakespeare réside dans sa capacité à être partout et nulle part à la fois. Ses « années perdues » et son testament banal sont les preuves d’une vie qui, bien qu’extraordinaire par son héritage, restait soumise aux conventions de son temps.
En fin de compte, l’intérêt persistant pour ces détails insolites montre notre besoin de rendre humain celui que nous avons divinisé. En grattant le vernis du mythe, on découvre un homme complexe, parfois opportuniste, mais doté d’une vision du monde sans équivalent dans l’histoire de l’humanité.