L’anthropophagie est sans doute le tabou le plus profondément ancré dans la conscience collective humaine. Au-delà du meurtre, l’acte de consommer la chair de son semblable brise une barrière morale invisible, nous renvoyant à une animalité primitive que la civilisation s’efforce de contenir.
Pourtant, l’histoire de l’humanité est ponctuée d’épisodes sombres où cette ligne rouge a été franchie, que ce soit par nécessité absolue de survie, par folie meurtrière ou par des rituels macabres défiant l’entendement.
Ces récits ne sont pas de simples légendes urbaines ou des scénarios de films d’horreur, mais bien des réalités historiques documentées qui continuent de fasciner autant qu’elles répulsent.
Résumé des points abordés
- L’expédition Donner : le rêve américain virant au cauchemar glacé
- Le drame des Andes : survivre par l’impensable en haute altitude
- Jeffrey Dahmer : la descente aux enfers du monstre de Milwaukee
- Issei Sagawa : l’affaire du cannibale japonais à Paris
- Armin Meiwes : le pacte sanglant de Rotenburg et l’ère d’internet
- FAQ : Questions fréquentes sur le cannibalisme
L’expédition Donner : le rêve américain virant au cauchemar glacé
L’histoire de l’expédition Donner est probablement le récit de survie le plus tristement célèbre de l’histoire des États-Unis.
En 1846, un groupe de pionniers, composé de plusieurs familles, quitte l’Illinois avec l’espoir de rejoindre la Californie pour y bâtir une nouvelle vie. Ce qui devait être une aventure vers la terre promise s’est transformé en une tragédie absolue, illustrant jusqu’où l’être humain peut aller lorsque l’instinct de conservation prend le dessus sur toute autre considération éthique.
Mal conseillés par un guide opportuniste nommé Lansford Hastings, le groupe décide d’emprunter un raccourci supposé, le « Hastings Cutoff », qui s’avère être une route désastreuse à travers les montagnes Wasatch et le désert du Grand Lac Salé.
Ce retard accumulé sera fatal. Lorsqu’ils atteignent la Sierra Nevada, l’hiver précoce les piège sous des mètres de neige, bloquant toute issue au niveau de ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Donner Pass. Isolés, sans vivres, et soumis à un froid polaire, les 87 membres du convoi voient leurs ressources s’épuiser rapidement.
Après avoir consommé les animaux de bât, les chiens, et même le cuir de leurs chaussures, la faim devient insoutenable. Les premiers décès surviennent, causés par l’hypothermie et la famine. C’est dans ce huis clos blanc et silencieux que le tabou est brisé.
Pour survivre, les membres restants de l’expédition, souvent des familles entières, se résolvent à consommer la chair des défunts. Les témoignages ultérieurs révèleront que des étiquettes étaient parfois placées sur les corps pour éviter qu’une personne ne mange un membre de sa propre famille proche, une tentative désespérée de conserver une humanité au milieu de l’horreur.
Les facteurs clés de la tragédie :
- La décision fatale de suivre un itinéraire non éprouvé pour gagner du temps.
- La perte de bétail et de matériel lors de la traversée du désert, affaiblissant le groupe avant même l’arrivée en montagne.
- Une météo exceptionnellement rigoureuse, avec des tempêtes de neige historiques bloquant les cols.
Lorsque les secours atteignent enfin le campement au printemps 1847, ils découvrent une scène dantesque.
Sur les 87 membres initiaux, seuls 48 ont survécu. Les sauveteurs décrivent des restes humains dispersés et des survivants dans un état de délire, marqués à jamais par les actes qu’ils ont dû commettre.
L’expédition Donner reste gravée dans la mémoire américaine comme le rappel brutal que la nature est impitoyable et que la civilisation n’est qu’un vernis fragile face à la faim.
Le drame des Andes : survivre par l’impensable en haute altitude
Si l’expédition Donner est marquée par la désorganisation, le drame des Andes de 1972 est souvent cité comme un exemple de résilience et d’organisation sociale face à l’impossible.
Le vol 571 de la Fuerza Aérea Uruguaya, transportant une équipe de rugby universitaire et leurs proches vers le Chili, s’écrase au cœur de la cordillère des Andes. Sur les 45 passagers, 12 meurent lors du crash, et plusieurs autres succombent à leurs blessures ou au froid glacial des nuits suivantes, à plus de 3 600 mètres d’altitude.
Contrairement aux pionniers du XIXe siècle, ces jeunes hommes sont soudés par l’esprit d’équipe et une foi catholique fervente. Ils attendent des secours qui ne viendront jamais ; ils apprendront via une petite radio transistor que les recherches ont été abandonnées après dix jours.
Face à cette condamnation à mort, sans aucune végétation ni faune à chasser, la question de l’anthropophagie se pose non pas comme un acte de folie, mais comme une communion sacrée et nécessaire.
« Je sentais que je violais ma propre humanité, mais je savais aussi que si je ne le faisais pas, je mourrais, et que ma mort serait inutile. C’était un acte de survie, mais aussi un acte d’amour envers ceux qui nous attendaient chez nous. »
Cette réflexion, souvent attribuée aux survivants comme Nando Parrado ou Roberto Canessa, illustre le dilemme moral intense qu’ils ont traversé. Ils ont conclu un pacte : si l’un d’eux mourait, il offrait son corps aux autres pour qu’ils puissent vivre.
Cette dimension quasi-eucharistique a permis au groupe de rationaliser l’horreur et de maintenir une cohésion mentale. Ils ont transformé la carlingue de l’avion en refuge et ont organisé le rationnement de la chair congelée de leurs amis, préservée par le froid extrême.
L’épreuve durera 72 jours. C’est l’expédition héroïque de deux des survivants, Nando Parrado et Roberto Canessa, qui traverseront les montagnes à pied sans équipement adéquat pendant dix jours pour trouver de l’aide, qui sauvera les 16 rescapés. Le monde entier fut d’abord choqué par la révélation de leur régime de survie, avant de saluer leur courage exceptionnel.
Cette histoire, récemment remise en lumière par le film « Le Cercle des Neiges », demeure l’un des cas les plus documentés où le cannibalisme de survie a été accepté, et même pardonné, par la société et l’Église.
Jeffrey Dahmer : la descente aux enfers du monstre de Milwaukee
Nous quittons ici le domaine de la survie pour entrer dans celui de la psychopathologie pure et du crime en série. Jeffrey Dahmer, actif entre 1978 et 1991, incarne une forme de cannibalisme motivée par le désir de contrôle absolu et de possession.
Surnommé le « cannibale de Milwaukee », Dahmer a assassiné 17 jeunes hommes, principalement issus de minorités, dans un contexte d’indifférence policière qui a longtemps scandalisé l’opinion publique.
Chez Dahmer, l’acte de manger ses victimes n’était pas le but premier, mais l’aboutissement d’un processus morbide visant à empêcher ses partenaires de le quitter. Solitaire, perturbé et incapable de nouer des relations humaines normales, il cherchait à créer des « zombies » dociles en injectant de l’acide dans le cerveau de ses victimes vivantes.
L’échec de ces expériences menait inévitablement à la mort, au démembrement et, finalement, à la consommation de certaines parties du corps.
L’appartement de Dahmer était un véritable charnier. Les enquêteurs y ont découvert des têtes conservées dans le réfrigérateur, des ossements nettoyés, et des preuves photographiques de ses actes.
Ce qui terrifie le plus dans le cas Dahmer, c’est l’apparente banalité du mal. Il parvenait à tromper ses voisins et même la police, qui a un jour raccompagné une victime mineure droguée (Konerak Sinthasomphone) à son appartement, croyant à une dispute conjugale.
Pour Dahmer, ingérer la chair de ses victimes était une façon de les garder avec lui pour toujours, une fusion ultime et grotesque. Il déclarera lors de son procès qu’il voulait qu’ils fassent partie de lui. Cette logique déviante souligne la complexité psychiatrique du cannibalisme criminel, souvent lié à des fétichismes profonds et à une peur panique de l’abandon.
Le profil psychologique complexe de Dahmer :
- Une peur intense de la solitude et de l’abandon.
- Un besoin pathologique de contrôle total sur l’autre.
- Une confusion entre désir sexuel, violence et consommation.
Condamné à 957 ans de prison, il sera finalement battu à mort par un codétenu en 1994, mettant fin à l’existence de l’un des tueurs en série les plus perturbants du XXe siècle. Son histoire reste un cas d’école pour les profilers et les psychiatres criminels.
Issei Sagawa : l’affaire du cannibale japonais à Paris
L’affaire Issei Sagawa est unique en son genre, non seulement par la nature du crime, mais surtout par son issue judiciaire aberrante qui a permis au meurtrier de finir ses jours en homme libre et célèbre.
En 1981, Sagawa, un étudiant japonais issu d’une famille riche et influente, vit à Paris pour étudier la littérature comparée. Obsédé par les femmes occidentales, il invite une camarade néerlandaise, Renée Hartevelt, dans son appartement sous prétexte de traduire de la poésie.
Sagawa l’abat d’une balle dans la nuque avant de commettre des actes de nécrophilie et de consommer diverses parties de son corps sur plusieurs jours. Arrêté alors qu’il tentait de se débarrasser des restes dans deux valises au Bois de Boulogne, il ne nie pas les faits.
Au contraire, il les décrit avec un détachement effrayant. Déclaré irresponsable pénalement par les experts psychiatres français, il est interné à l’hôpital Paul-Guiraud.
C’est ici que l’histoire prend une tournure scandaleuse. Grâce à l’influence de son père et à un imbroglio juridique, Sagawa est extradé vers le Japon en 1984. Là-bas, les psychiatres japonais le jugent « sain d’esprit mais pervers », contredisant le diagnostic français.
Cependant, les charges ayant été abandonnées en France pour cause d’aliénation mentale, il ne peut être rejugé au Japon. Après une brève hospitalisation, il est libéré en 1985.
« Je voulais manger la beauté pour qu’elle devienne mienne. C’était un acte d’amour suprême, une volonté d’absorber son existence en moi. »
Sagawa devient alors une « célébrité » médiatique au Japon. Il écrit des livres sur son crime, apparaît dans des talk-shows, joue dans des films pornographiques et devient même critique gastronomique pour un magazine.
Cette exploitation commerciale de son crime a horrifié le monde entier et reste une insulte permanente à la mémoire de Renée Hartevelt. Sagawa est décédé en 2022, n’ayant jamais exprimé de remords sincères, incarnant l’impunité la plus totale face à l’horreur.
Armin Meiwes : le pacte sanglant de Rotenburg et l’ère d’internet
Au tournant du millénaire, le cannibalisme a trouvé un nouveau terrain d’expression : Internet. L’affaire Armin Meiwes, survenue en Allemagne en 2001, a révélé l’existence de forums souterrains où des individus partageaient des fantasmes d’anthropophagie.
Meiwes, un ingénieur informatique discret vivant dans une grande demeure à Rotenburg, a posté une annonce cherchant un homme jeune et bien bâti pour « être abattu et mangé ».
L’aspect le plus dérangeant de cette affaire est le consentement.
Bernd Brandes, un ingénieur de Berlin, a répondu à l’annonce. Les deux hommes se sont rencontrés, ont discuté, et Brandes a volontairement accepté son sort. Il a consenti à l’amputation de son sexe, qui a été cuisiné et mangé par les deux hommes (bien que la tentative culinaire ait échoué), avant que Meiwes ne le tue et ne découpe son corps pour le congeler et le consommer progressivement.
L’affaire a posé un casse-tête juridique inédit. Meiwes n’avait pas « tué » au sens classique du terme, puisque la victime était consentante. Il a d’abord été condamné pour homicide involontaire (homicide sur demande), avant que la pression publique et l’appel du parquet ne mènent à une condamnation à perpétuité pour meurtre.
La cour a estimé que le désir de Brandes de mourir était pathologique et que Meiwes l’avait exploité pour satisfaire ses propres pulsions sexuelles.
Ce cas a mis en lumière la « paraphilie » vorarephile (le désir d’être mangé ou de manger quelqu’un) et a montré comment le web pouvait permettre à des déviances rarissimes de se rencontrer. Meiwes, devenu végétarien en prison, reste une figure énigmatique, symbole d’une modernité où les tabous les plus anciens ressurgissent via les nouvelles technologies.
La chronologie macabre de la rencontre :
- L’annonce postée sur un forum dédié aux fantasmes cannibales sous le pseudonyme « Franky ».
- Les échanges d’emails détaillant le scénario exact de la mise à mort.
- La rencontre physique et la réalisation filmée de l’acte, qui servira de preuve accablante au procès.
FAQ : Questions fréquentes sur le cannibalisme
Le cannibalisme est-il explicitement interdit par la loi ?
En France, comme dans beaucoup de pays, il n’existe pas de loi spécifique interdisant « le cannibalisme » en tant que tel. Cependant, les actes qui y mènent sont sévèrement punis : meurtre, assassinat, torture et actes de barbarie. Si la victime est déjà décédée, l’acte relève de l’atteinte à l’intégrité du cadavre et de la violation de sépulture, des délits punis par le Code pénal.
Manger de la chair humaine rend-il fou ?
Il n’y a pas de preuve que la consommation de chair humaine cause la folie, mais elle peut provoquer des maladies neurodégénératives graves. La plus connue est le Kuru, une encéphalopathie spongiforme transmissible (proche de la maladie de la vache folle) découverte chez la tribu Fore en Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui pratiquait des rites funéraires cannibales. Cette maladie entraîne des tremblements, une perte de coordination et la mort.
Quelle est la différence entre l’endocannibalisme et l’exocannibalisme ?
L’endocannibalisme consiste à manger les membres de son propre groupe (famille, tribu) souvent dans le cadre de rituels funéraires pour s’approprier leur force ou leur rendre hommage. L’exocannibalisme, à l’inverse, consiste à manger des étrangers ou des ennemis, souvent dans un contexte guerrier pour effrayer l’adversaire ou s’approprier son courage.
Ces histoires sont-elles des cas isolés ?
Bien que le cannibalisme criminel soit extrêmement rare, le cannibalisme de survie a été documenté à de nombreuses reprises dans l’histoire, notamment lors de famines (Holodomor en Ukraine, Grande Famine de Chine) ou de naufrages au temps de la marine à voile (la célèbre affaire du radeau de la Méduse).