Animée par la réalisatrice sonore Aurélie Judaïque, la table ronde réunit le plasticien et chorégraphe Smaïl Kanouté ainsi que l’écrivaine franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse. En observant leurs démarches respectives, cette discussion éclaire la façon dont la création permet de recoudre les liens familiaux brisés par la distance, l’Histoire ou l’oubli.
Ce qu’il faut retenir
Trois enseignements majeurs se dégagent de cet échange éclairant :
- la création artistique agit comme une surface de réparation face aux traumatismes collectifs et aux ruptures mémorielles.
- le travail de la matière et des mots permet de tisser des passerelles solides entre les territoires d’origine, les générations et la diaspora.
- l’identité ne se résume pas à un héritage figé : elle constitue une quête en mouvement permanent.
Panafricanisme et identités multiples en question
La discussion s’ouvre sur la définition du panafricanisme et sur le sentiment d’appartenance des deux invités. Vivant tous deux en France, ils interrogent leur statut d’artistes évoluant entre plusieurs cultures.
Smaïl Kanouté explique puiser son inspiration dans une pluralité de traditions continentales. Pour cet artiste protéiforme, le panafricanisme s’incarne d’abord dans une recherche esthétique globale et continue. Cette démarche nourrit directement son travail visuel et chorégraphique.
Beata Umubyeyi Mairesse invite quant à elle à manier ce concept avec prudence. Selon l’écrivaine, le terme a parfois été dévoyé au fil des décennies. Il ne doit pas devenir une simple étiquette commerciale ou un fantasme élaboré depuis l’Occident.
Elle rappelle ainsi l’importance d’une solidarité concrète entre l’Afrique et ses diasporas. La véritable union doit s’ancrer dans des réalités politiques, culturelles et économiques partagées.
Tisser les liens et cartographier la mémoire familiale
L’exil fragilise souvent la transmission culturelle et généalogique. Face à ce constat, les deux créateurs placent la figure du tissage au cœur de leur démarche.
Smaïl Kanouté présente son installation plasticienne dédiée au village natal de ses parents au Mali. En arpentant cette localité de la région de Kayes, l’artiste a entrepris un immense travail de collecte. Il a sollicité les anciens pour recueillir l’histoire orale des familles.
Au sein de son œuvre, des fils colorés relient les portraits des habitants. L’artiste s’inspire d’un adage du pays dogon : le tisserand est celui qui tisse les liens entre les morts et les vivants, entre le ciel et la terre. Chaque couleur symbolise une lignée, tandis que les teintes se mélangent au gré des alliances conjugales.
Ce geste fait écho au premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse. Dans son livre, l’auteure déploie une métaphore constante autour de la couture et de la broderie.
Il s’agit de ravauder une Histoire déchirée par le génocide des Tutsi au Rwanda. L’écriture vient alors raccommoder les cœurs et restaurer la mémoire des disparus.
Le rapport aux langues maternelles et l’usage des mots
L’expérience de la migration modifie profondément le rapport à la langue d’origine. Les intervenants témoignent des blocages ou des réappropriations qui jalonnent leur parcours.
Smaïl Kanouté évoque la gêne ressentie face au soninké. Bien qu’il comprenne parfaitement cette langue maternelle, il avoue éprouver des difficultés à la parler spontanément. La scolarisation en français a progressivement instauré un frein oral.
Pour contourner ce blocage, l’artiste intègre directement les enregistrements de ses proches dans ses dispositifs plastiques. Il explore également les graphies africaines, comme l’alphabet N’Ko. Il transforme ces signes anciens en sceaux contemporains représentatifs des grands noms familiaux.
Ancien enfant bègue, Smaïl Kanouté a très tôt considéré le mot écrit comme un motif visuel. Les symboles deviennent sous son pinceau des éléments de composition picturale ou gestuelle.
Pour Beata Umubyeyi Mairesse, la langue kinyarwanda demeure la langue du cœur et des émotions vives. Arrivée en France à l’âge de quinze ans, elle conserve un lien intime et poétique avec son parler natal.
Dans ses textes, elle choisit d’insérer des proverbes et des expressions vernaculaires sans toujours les traduire. Cette coexistence linguistique enrichit le français d’une cadence poétique inédite.
L’écrivaine affirme vouloir faire résonner l’oralité traditionnelle au sein de la forme romanesque. Elle revendique une liberté totale vis-à-vis des normes académiques strictes.
Vaincre le silence et réparer par la création
Le silence s’impose souvent comme un poids destructeur au sein des familles traversées par le drame. La littérature et les arts plastiques offrent un chemin vers la libération de la parole.
Beata Umubyeyi Mairesse analyse le silence comme un bouclier ambigu. Les femmes l’utilisent parfois pour se protéger des violences du monde. Cependant, ce mutisme peut devenir une prison étouffante pour les générations suivantes.
À travers la fiction, l’auteure cherche à briser ce tabou protecteur. Elle conçoit le roman comme un espace de réparation symbolique.
Lire et écrire permettent de nommer l’innommable. La rencontre avec la littérature offre aux victimes la certitude de ne plus être seules avec leur douleur.
De son côté, Smaïl Kanouté souligne la réaction de sa propre mère lorsqu’elle a découvert l’exposition. En entendant les voix de ses proches résonner dans la galerie parisienne, cette dernière a saisi toute la portée du travail de son fils.
L’œuvre artistique transforme le simple témoignage individuel en un monument mémoriel collectif. Elle rend lisible ce qui risquait de disparaître de la mémoire commune.
En conclusion, les intervenants s’accordent sur un impératif : raconter soi-même sa propre histoire. Il est essentiel de décoloniser les imaginaires pour proposer des récits pluriels, vivants et résolument tournés vers l’avenir.