Cette émission d’Europe 1, animée par Franck Ferrand et accompagnée de l’historien Jean-François Solnon, retrace le destin hors du commun du prince Eugène de Savoie. Né en France sous Louis XIV, ce cadet de grande famille, d’abord destiné à l’Église, va devenir l’un des plus redoutables chefs de guerre de l’histoire européenne après avoir été humilié par le Roi-Soleil.

Son exil volontaire au service des Habsbourg changera la face de l’Europe, transformant ce « petit abbé » méprisé en un stratège de génie, vainqueur des Ottomans et ennemi acharné de sa patrie d’origine.

Ce qu’il faut retenir

  • Une humiliation fondatrice : refusé avec dédain par Louis XIV qui se moquait de son physique chétif et de la disgrâce de sa mère Olympe Mancini, Eugène quitte la France en 1683 pour offrir son épée à l’Empereur Léopold Ier.

  • Le sauveur de la chrétienté : il s’illustre d’abord lors du siège de Vienne contre les Ottomans, avant de devenir un stratège visionnaire privilégiant la guerre de mouvement, ce qui lui vaudra une ascension fulgurante jusqu’au rang de Felt-maréchal.

  • Un bâtisseur et mécène viennois : au-delà des champs de bataille, il transforme Vienne en capitale culturelle, faisant construire le palais du Belvédère et rassemblant une collection d’art et une bibliothèque parmi les plus prestigieuses de son temps.

Un rejet royal aux conséquences historiques

L’histoire commence par un scandale à la cour de France : l’affaire des poisons. Olympe Mancini, comtesse de Soissons et mère d’Eugène, est compromise et contrainte à l’exil pour éviter la Bastille. Cette chute laisse ses enfants dans une position précaire, particulièrement le jeune Eugène, alors âgé de 16 ans. Destiné à une carrière ecclésiastique qu’il déteste, on l’appelle avec dérision « le petit abbé ». Son physique est décrit comme ingrat, presque repoussant, ce qui lui vaut les moqueries de ses pairs.

Pourtant, sous cette apparence fragile brûle une ambition militaire dévorante. En 1683, il se présente devant Louis XIV pour solliciter le commandement d’une compagnie. Le roi, au sommet de sa gloire, ne daigne même pas le regarder, irrité par l’audace de ce jeune homme qui ose fixer le souverain avec « une insolence d’épervier ». Ce refus cinglant et méprisant blesse Eugène au plus profond de son orgueil.

C’est cet affront qui pousse le prince à s’enfuir vers l’Autriche. En rejoignant les rangs impériaux, il ne cherche pas seulement un emploi, mais une vengeance. Ce départ marque le début d’une perte immense pour la France, qui vient de laisser filer l’un des plus grands génies militaires du siècle, lequel passera le reste de sa vie à combattre les armées de Louis XIV.

L’ascension fulgurante au service de l’Empire

Dès son arrivée en Autriche, Eugène se retrouve plongé dans le chaos du siège de Vienne par les Ottomans. Il y fait preuve d’un courage physique exceptionnel qui contraste avec sa réputation de « chétif ». Sa progression au sein de l’armée impériale est sans précédent : colonel à 20 ans, général à 22, il devient maréchal à seulement 24 ans. Contrairement à la France où la naissance prime, l’Empire, dans sa détresse face aux Turcs, commence à reconnaître le mérite.

Eugène révolutionne l’art de la guerre de son temps. Alors que les tactiques de l’époque sont souvent figées et lentes, il prône la mobilité et l’audace. Il s’appuie sur un réseau d’espionnage très performant pour anticiper les mouvements ennemis. Ses victoires contre les Ottomans, notamment à Zenta en 1697, sont totales et sanglantes, faisant de lui le rempart de l’Europe chrétienne.

Ces succès lui apportent une immense richesse grâce aux gratifications impériales. Il devient un prince souverain de fait, bien que sans territoire propre. Il investit sa fortune dans l’architecture, faisant de Vienne la vitrine du baroque européen. Le palais du Belvédère reste aujourd’hui le témoignage de sa puissance et de son goût raffiné, loin de l’image de l’abbé disgracieux de sa jeunesse versaillaise.

Le marteau des armées françaises

La guerre de succession d’Espagne offre à Eugène l’occasion de confronter directement celui qui l’avait méprisé. Allié au duc de Marlborough, il forme un binôme militaire invincible. Ensemble, ils infligent à la France des défaites humiliantes, comme à Blenheim ou Malplaquet. Eugène ne se contente pas de gagner des batailles ; il cherche à briser l’hégémonie française.

En 1706, il réalise l’un de ses plus grands exploits en libérant Turin du siège français. Par une manœuvre audacieuse depuis la colline de Superga, il prend les troupes de Louis XIV par surprise. Cette victoire est un tournant : la France perd le contrôle de l’Italie du Nord. À chaque succès, la légende du prince grandit, et l’ombre de sa rancune plane sur les champs de bataille de Flandre et d’Italie.

Le vieux Louis XIV, voyant son royaume menacé jusque dans ses frontières, finira par regretter son jugement initial. Eugène sera si efficace qu’il sera sur le point de marcher sur Paris et Versailles en 1712. Seul le sursaut français à Denain, mené par le maréchal de Villars, empêchera le prince d’accomplir son rêve ultime de vengeance totale au cœur de la France.

L’héritage d’un prince européen

Après la mort de Louis XIV en 1715, Eugène continue de servir l’Empire avec la même vigueur. Il n’est pas seulement un soldat, mais un diplomate visionnaire. Étonnamment, il sera l’un des premiers à prôner un rapprochement entre les Habsbourg et la France, comprenant que l’équilibre européen a changé. Sa vision politique dépasse la simple animosité personnelle.

Il meurt en 1736, couvert de gloire et respecté par toute l’Europe. Son corps repose dans la cathédrale Saint-Étienne de Vienne, tandis que son cœur est conservé à Turin, dans la basilique de Superga qu’il avait aidé à fonder. Il laisse derrière lui une Autriche puissante et une Vienne transformée.

Aujourd’hui, si le nom du prince Eugène est presque oublié en France, il demeure une figure centrale de l’identité autrichienne. Son parcours illustre parfaitement comment le mépris d’un souverain, fondé sur les apparences et les préjugés, peut engendrer son plus redoutable adversaire et modifier durablement le cours de l’histoire d’un continent.