Dans ce récit captivant, l’historien Franck Ferrand met en lumière une facette méconnue du célèbre maréchal de Vauban. Si la mémoire collective retient principalement l’ingénieur militaire et le bâtisseur de citadelles, l’émission révèle un esprit visionnaire, profondément humaniste et précurseur de la science économique moderne.
À travers ses voyages incessants aux quatre coins du royaume, cet homme issu du terroir a su observer la détresse du peuple pour proposer des réformes audacieuses, quitte à bousculer les privilèges établis de l’Ancien Régime.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel du message peut se résumer en trois points majeurs :
- Un observateur social du terroir : Vauban utilise ses innombrables tournées d’inspection militaires pour étudier minutieusement la vie quotidienne des Français et la réalité économique des provinces.
- L’obsession de la préservation humaine : tant dans sa stratégie des sièges que dans ses projets civils, sa priorité absolue reste d’épargner les vies humaines et d’alléger la souffrance des populations.
- Un réformateur fiscal révolutionnaire : avec son projet de dîme royale, il conçoit un système d’impôt progressif et égalitaire, supprimant les privilèges de la noblesse et du clergé bien avant la Révolution.
L’arpenteur du royaume et le secret des oisivetés
L’histoire commence au cœur de l’hiver, sur les routes escarpées du Dauphiné. Sébastien Le Prestre de Vauban voyage dans sa basterne, une voiture suspendue qui lui sert de bureau ambulant. C’est dans cet habitacle précaire qu’il passe des heures à rédiger ses notes.
Le roi Louis XIV lui ordonne sans cesse d’inspecter les places fortes du pays. Cependant, Vauban ne se contente pas de regarder les murailles. Il observe les détails de la vie misérable de ses contemporains.
Loin de la cour de Versailles, l’ingénieur consigne ses réflexions dans des agendas spécifiques. Ces textes, qu’il nommera plus tard ses oisivetés, forment un ensemble de mémoires réformateurs. L’Académie des sciences saluera cet effort constant pour augmenter le bonheur intérieur du royaume.
Ses pérégrinations dessinent une véritable toile d’araignée sur la carte de France. À une époque où les transports sont une torture, l’endurance de cet homme frappe les esprits. Cette force lui vient sans doute de ses origines modestes.
La jeunesse d’un homme du Morvan
Sébastien Le Prestre de Vauban naît dans une petite noblesse provinciale et pauvre. Sa famille est installée dans le Morvan, loin des fastes de la grande cour. C’est un milieu rude, très proche de la terre et des réalités paysannes.
Orphelin de père assez jeune, le jeune Sébastien est élevé par le curé de sa paroisse. Ce dernier remarque vite ses dispositions exceptionnelles pour l’arithmétique et la géométrie. Ces matières guideront toute sa carrière d’ingénieur.
À l’âge de dix-huit ans, il s’engage d’abord du côté des frondeurs avec le prince de Condé. Il apprend la guerre de siège sur le terrain, dans les Flandres. Très vite, il se fait remarquer pour sa bravoure et son intelligence technique.
Il est nommé ingénieur ordinaire du roi à seulement vingt-deux ans. C’est un âge exceptionnellement précoce pour une telle responsabilité sous l’Ancien Régime. Le jeune homme paye de sa personne et reçoit plusieurs blessures lors des combats.
Le fortificateur du pré carré et l’épargneur de vies
Vauban révolutionne l’art d’attaquer et de défendre les villes. On lui confie la fortification de Dunkerque, un défi immense au milieu du sable et de l’eau. Il applique une méthode unique : chaque projet dépend entièrement de la configuration du terrain.
Il est l’inventeur d’une formule célèbre à l’époque : ville investie par Vauban, ville prise. Les contemporains ajoutent que toute ville défendue par lui devient totalement imprenable.
Derrière le génie militaire se cache une philosophie profondément humaine. Vauban a une double obsession. La première est purement technique, mais sa seconde obsession est d’épargner le sang des soldats.
Il écrit au ministre Louvois pour lui conseiller de faire son pré carré. Cette expression passera à la postérité historique : il s’agit de concevoir une frontière cohérente et rectiligne. Une frontière bien protégée permet d’éviter les guerres inutiles et ruineuses.
Sa réussite est totale et culmine par sa nomination comme maréchal de France. Cet honneur suprême change son statut social. Le souverain l’appelle désormais mon cousin, une distinction rare pour un homme issu du terroir.
Un économiste avant la lettre
L’ingénieur militaire se transforme progressivement en un véritable précurseur de la science économique. Il souhaite tout chiffrer avec exactitude. Pour lui, la vérité d’un royaume se mesure par ses statistiques professionnelles.
Il réalise des études démographiques et agricoles précises sur ses propres terres de Vézelay. Il calcule par exemple la rentabilité d’un élevage de cochons. Son but est de planifier la production de viande pour nourrir la population en cas de famine.
Cette approche scientifique de la gestion publique choque les courtisans. Vauban s’intéresse à l’irrigation, aux rendements des fermes et à la croissance de la population. Il comprend que la véritable richesse de l’État réside dans le bien-être de ses travailleurs.
Il est le premier à concevoir l’idée d’un impôt sur le revenu global. Son projet de dîme royale est une provocation absolue pour les classes privilégiées de l’époque.
Le projet de la dîme royale et la fin du grand citoyen
À la fin de sa vie, le maréchal publie son ouvrage le plus audacieux. Le projet de la dîme royale propose de supprimer tous les impôts existants. Il veut les remplacer par une contribution unique et proportionnelle aux revenus.
Cette réforme introduit un principe totalement révolutionnaire : l’égalité stricte de tous les sujets devant l’impôt. La noblesse et le clergé doivent payer comme les autres. Le livre est immédiatement interdit par le pouvoir royal.
Vauban ne se tait pas non plus sur les questions religieuses. Il est l’un des rares à s’opposer fermement aux conséquences économiques et humaines de la révocation de l’édit de Nantes. Il déplore la persécution et la fuite des protestants, qu’il considère comme des citoyens précieux.
Affaibli par une grave maladie pulmonaire, le vieux soldat doit s’aliter définitivement. Il s’éteint à l’âge de soixante-treize ans. En apprenant sa disparition, Louis XIV saluera la perte d’un homme fort affectionné à sa personne et à l’État.