Lors d’une conférence organisée par l’École normale supérieure de Rennes, l’économiste Gaël Giraud remet en question les fondements de la macroéconomie traditionnelle. Face au changement climatique et à l’épuisement des ressources naturelles, les modèles d’équilibre conventionnels révèlent leurs limites intrinsèques.

Cette intervention propose de reconstruire une pensée économique en phase avec les réalités physiques, monétaires et écologiques de notre planète.

Ce qu’il faut retenir

Les modèles économiques dominants ignorent les lois fondamentales de la physique et de la thermodynamique : ils supposent une croissance infinie dans un monde fini, sans intégrer l’énergie ni les contraintes de matière.

La monnaie et le système bancaire sont au cœur du fonctionnement réel de nos sociétés : la création monétaire endogène par le crédit bancaire conditionne directement l’investissement et la transition écologique.

Il est indispensable d’adopter une approche hors équilibre et systémique : l’économie doit être appréhendée comme un métabolisme vivant, dépendant des écosystèmes et soumis aux contraintes de la biomasse.

Le désarroi de la macroéconomie moderne

Depuis plusieurs années, une prise de conscience ébranle la communauté des économistes. Plusieurs figures majeures de la discipline ont ouvertement reconnu les défaillances des théories enseignées depuis trois décennies.

Les outils d’analyse dominants se révèlent incapables d’anticiper les crises majeures ou d’intégrer les urgences environnementales.

Cette rupture conceptuelle s’explique notamment par une déconnexion profonde avec les sciences dures. Les modèles conventionnels violent régulièrement les principes fondamentaux de la physique, à commencer par les deux premières lois de la thermodynamique.

La monnaie et les banques : les grandes oubliées

Dans l’enseignement classique, la monnaie est souvent présentée comme un simple voile neutre, une facilité d’échange sans effet sur l’économie réelle à long terme.

Les banques y sont réduites à de simples intermédiaires qui prêtent l’épargne préalablement accumulée par d’autres agents.

En réalité, la création monétaire est endogène. Les banques commerciales créent de la monnaie ex nihilo au moment où elles accordent des crédits.

Cette dynamique conditionne le niveau d’investissement. Ignorer le rôle actif de la monnaie et du système bancaire empêche de comprendre les trajectoires de financement de la transition énergétique.

La controverse sur le capital et l’hétérogénéité

L’économie standard utilise la notion de capital comme une grandeur homogène et mesurable par une simple valeur financière.

Pourtant, cette abstraction regroupe des éléments de natures radicalement différentes : des infrastructures physiques, des actifs financiers, du code informatique ou des compétences humaines.

Chacun de ces éléments obéit à des règles propres et possède une réalité matérielle distincte.

Confondre ces dimensions sous une seule unité monétaire fausse les arbitrages économiques et masque les limites matérielles de notre monde.

L’économie de la complexité et la dynamique hors équilibre

L’hypothèse d’un marché atteignant spontanément un état d’équilibre parfait relève d’une vision théorique déconnectée de la réalité.

Les systèmes sociaux et économiques fonctionnent en réalité hors équilibre.

Pour piloter efficacement les politiques publiques, il convient d’étudier les trajectoires, les boucles de rétroaction et la manière dont une économie navigue entre différents états.

Cette approche permet d’identifier les risques de basculement et d’éviter les zones de détérioration irréversible de nos conditions de vie.

Trois types de savoirs pour éclairer la décision

La construction de modèles utiles nécessite de distinguer trois formes d’apprentissage.

Le savoir systémique cherche à décrire le fonctionnement objectif et les lois mécaniques d’un système.

Le savoir cible définit les objectifs normatifs fixés par la collectivité, à l’image des buts de développement durable.

Enfin, le savoir transformationnel constitue la véritable clef voûte : il établit les chemins de passage pragmatiques entre notre situation actuelle et les objectifs visés.

Le modèle GEM et l’intégration des risques climatiques

Le modèle GEM propose une alternative comptable et dynamique rigoureuse, fondée sur la cohérence entre les stocks et les flux.

En couplant ce cadre macroéconomique à des modèles d’impact climatique, il devient possible d’évaluer les conséquences réelles du réchauffement global sur la valeur des actifs et la stabilité sociale.

Les dommages climatiques ne se traduisent pas par de légères pertes de richesse marginales, mais par des risques majeurs d’effondrement ou de déplacements de populations.

Certaines régions du globe risquent de faire face à des combinaisons mortelles de température et d’humidité, rendant le travail humain et la vie quotidienne extrêmement difficiles.

L’économie vue comme un métabolisme thermodynamique

Une nation ou un système économique fonctionne à l’image d’un organisme vivant.

Il s’agit d’une structure dissipative qui prélève de l’énergie et des minerais dans la biosphère pour produire du travail, bâtir des infrastructures et complexifier ses réseaux.

Ce processus génère inévitablement des déchets et de l’entropie.

En tenant compte du pic d’extraction des ressources minérales et des limites de la biomasse, l’économie doit apprendre à gérer sa matérialité plutôt que de poursuivre l’illusion d’une dématérialisation infinie.