Cet entretien au long cours issu du podcast Bookmakers sur ARTE Radio brosse le portrait littéraire et intime de la romancière Nathacha Appanah.

Née à l’île Maurice et installée en France, elle y dévoile ses méthodes de travail, son rapport viscéral à la langue française et la façon dont ses récits s’ancrent dans la mémoire collective de ses ancêtres ou des marges de la société.

Ce qu’il faut retenir

L’écriture de Nathacha Appanah se définit par la recherche obsessionnelle de la place juste : ses personnages refusent les destins assignés et tentent constamment de s’extirper de leur condition sociale ou politique.

La langue française est devenue sa terre d’élection littéraire : bien que sa langue maternelle soit le créole, le français représente pour elle la langue de la chair, des sentiments et d’une précision stylistique chirurgicale.

Le travail sur la structure l’emporte sur l’impulsion : l’autrice construit ses romans comme des courses de fond, accumulant les brouillons et coupant drastiquement son texte pour atteindre une simplicité subtile et dépouillée de tout exotisme.

L’endroit et l’envers du texte

L’univers littéraire de Nathacha Appanah se résume à une notion essentielle : l’endroit. Ce terme désigne la place précise à partir de laquelle on choisit de raconter une histoire.

Pour l’autrice, un livre possède un endroit et un envers. L’envers est constitué de toutes les étapes préparatoires : les doutes, les recherches, les ratures et les choix de construction. Une fois le livre achevé et tenu en main, cette couture invisible disparaît aux yeux du lecteur pour laisser place à la fluidité de la fiction.

Cette quête de place fait écho à sa propre trajectoire. Tous ses personnages partagent cette obsession : comment exister dans un contexte politique difficile, dans une société figée ou face aux attentes d’autrui.

La mémoire joue un rôle de béquille fondamentale dans sa prose. L’expression « je me souviens » s’impose régulièrement sous sa plume comme une autorisation nécessaire pour dire les choses.

Le théâtre primordial de l’enfance

Nathacha Appanah grandit à l’île Maurice au sein d’une maison biscornue et pleine de courants d’air dans le village de Python. Ce décor familial sans balustrade devient le berceau de son imaginaire.

Élevée par des grands-parents analphabètes, elle développe très tôt le goût des récits grâce à sa grand-mère qu’elle surnomme Bobom. Cette dernière raconte les drames de sa vie de manière éclatée, sans filtres et sans aucune notion linéaire du temps. Cette grand-mère, laborieuse des champs de canne à sucre, lui transmet le télugu, une langue indienne qu’elle oubliera par la suite.

Sa mère, institutrice ambitieuse par dépit économique, lui enseigne rigoureusement la lecture et l’écriture dans un cadre strictement scolaire.

Son père, ingénieur agricole exigeant, incarne le culte de la performance. L’esprit de compétition est omniprésent à la maison : une note de dix-sept sur vingt suscite immédiatement la question de savoir où sont passés les points manquants.

Le choc littéraire et l’élection du français

L’enfance et l’adolescence de l’autrice sont marquées par des textes fondateurs qui orientent définitivement sa vocation. Le premier choc esthétique survient à l’âge de dix ans avec la découverte partielle du poème du Guadeloupéen Guy Tirolien.

Ce texte décolonial, bien que censuré par son instituteur mauricien pour ne pas heurter les différentes communautés, résonne en elle. Les mots de sucrerie, de canne et de peau brune décrivent précisément la réalité qui l’entoure. Elle comprend alors que son pays et le quotidien de ses grands-parents peuvent faire l’objet d’une étude littéraire.

À douze ans, un second séisme se produit en classe de français lors de la lecture du premier paragraphe de l’étranger d’Albert Camus.

Cette écriture blanche, juste et directe provoque un dédoublement corporel chez la jeune fille. Elle tombe amoureuse de Camus comme on s’attache à une rockstar, refusant par fidélité de lire Jean-Paul Sartre, son rival historique. C’est à cet instant précis que le français s’impose comme sa langue exclusive d’écriture.

Parallèlement, elle découvre d’autres grands auteurs français et britanniques grâce à un carton de vieux livres abandonné par un oncle parti étudier le droit en France.

Les premiers sprints narratifs

Pendant son adolescence, l’écriture devient un refuge nocturne et secret. Nathacha Appanah rédige des journaux intimes qui l’ennuient rapidement, ce qui la pousse à bifurquer vers la fiction pure.

Elle pratique intensément l’athlétisme et se spécialise dans le sprint et les relais. Cette rigueur sportive nourrit sa vision du travail d’écrivain : courir vite, maintenir le souffle, négocier les virages sans sortir de son couloir et faire preuve d’endurance.

À dix-sept ans, elle s’inscrit en cachette à un concours de nouvelles organisé par le journal l’Express avec un texte teinté de nostalgie.

Elle remporte le premier prix, ce qui l’oblige à sortir du placard familial. Un prêtre lui offre alors une statuette de la Vierge Marie en lui disant que cet objet correspond à ce qui était enfoui en elle.

Malgré une orientation initiale vers des études scientifiques imposées par ses parents, elle choisit finalement le journalisme comme un métier de camouflage pour continuer à écrire quotidiennement et raconter des vies humaines.

L’arrivée en France et l’aventure éditoriale

En mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit, Nathacha Appanah décroche une bourse et s’installe à Grenoble pour un stage au Dauphiné libéré. Elle se confronte à la solitude et à la curiosité condescendante des rédactions françaises face à sa couleur de peau.

À l’âge de vingt-sept ans, immobilisée chez elle pendant trois mois en raison d’un problème de santé, elle entame la rédaction de son premier roman : les rochers de poudre d’or.

Ce texte ambitieux cartographie le destin de cinq personnages indiens soumis au travail forcé dans les champs de canne à sucre mauriciens au dix-neuvième siècle. Elle écrit ce livre avec l’obsession de la perfection linguistique, refusant de briser sa syntaxe pour complaire aux attentes occidentales d’une écriture créolisée ou exotique.

Le manuscrit est accepté par les éditions Gallimard mais publié dans la collection continent noir, un choix qui la surprend car elle ne s’identifie pas à cette ligne éditoriale axée sur l’africanité.

Après un deuxième roman cru et instinctif, elle publie la noce d’Ana qui subit un silence médiatique total. Déçue par ce manque d’écho, elle quitte Gallimard pour rejoindre les éditions de l’Olivier grâce à une amitié nouée avec une éditrice.

La polyphonie du désespoir et le choc de Mayotte

Le grand tournant de sa vie survient lorsqu’elle s’installe pour deux ans à Mayotte avec son époux journaliste. Venant d’accoucher, elle espère offrir à sa fille une enfance tropicale similaire à la sienne : la réalité se révèle être une poudrière sociale.

Confrontée à la détresse des mineurs isolés, à la fureur des bidonvilles et à la violence quotidienne, sa fiction s’assèche. Ce qu’elle tente d’écrire lui semble plat face à l’urgence du réel. Elle traverse une période de silence romanesque de huit ans.

À son retour en métropole, hantée par cette expérience, elle refuse d’abord d’écrire sur l’actualité immédiate.

Elle obtient finalement une bourse pour retourner deux semaines à Mayotte afin de valider des sensations. C’est lors d’une traversée en barge qu’elle a une révélation : dans son livre en cours, les morts doivent parler.

Elle adopte alors une structure polyphonique radicale pour donner naissance à tropique de la violence. Ce roman choral, qui refuse de maquiller esthétiquement la misère, devient un immense succès critique et public, vendu à plus de cent trente mille exemplaires et adapté à l’écran.

La mécanique du comité et la phobie administrative

Devenue une autrice reconnue, Nathacha Appanah intègre le prestigieux comité de lecture des éditions Gallimard. Elle y décrit un fonctionnement démocratique où chaque manuscrit subit plusieurs niveaux de lecture critique avant de faire l’objet de fiches détaillées et de débats passionnés.

Malgré sa reconnaissance par l’État français qui l’élève au grade d’officier des arts et des lettres, et l’obtention du prix de la langue française, l’écrivaine ne possède pas la nationalité française.

Cette situation ubuesque découle d’une profonde phobie administrative combinée à ses déménagements successifs. La préfecture lui a récemment réclamé un diplôme officiel pour prouver son niveau de français, jugeant ses douze romans et ses décorations ministérielles insuffisants.

L’autrice continue d’écrire selon une discipline de fer, refusant le confort et la fragmentation pour traquer la première phrase évidente à la tombée du jour.