Dans le cadre des conférences « Planète conférences » organisées par l’Université Bretagne Sud, la chercheuse Christelle Jozet-Alves explore les capacités cognitives méconnues des céphalopodes.
Cette intervention captivante met en lumière la mémoire épisodique des seiches, démontrant que ces créatures marines possèdent une forme d’intelligence remarquable et une capacité singulière à voyager mentalement dans le temps.
Ce qu’il faut retenir
Les seiches possèdent une mémoire épisodique sophistiquée : elles se souviennent précisément du « quoi », du « où » et du « quand » pour optimiser leur recherche de nourriture au quotidien.
Contrairement aux êtres humains chez qui elle décline avec l’âge, la mémoire des souvenirs reste intacte et performante chez la seiche sénescente jusqu’à la fin de sa vie.
Cette faculté de voyage mental repose sur le lobe vertical de leur cerveau : un système neuronal très évolué qui démontre une convergence évolutive étonnante avec l’hippocampe des vertébrés.
Introduction : la mémoire et le voyage mental dans le temps
La capacité de voyager physiquement dans le temps reste du domaine du rêve. Cependant, les êtres vivants possèdent le pouvoir de voyager mentalement dans le passé et le futur.
Il convient de distinguer deux formes principales de mémoire à long terme : la mémoire sémantique et la mémoire épisodique.
La mémoire sémantique représente la mémoire du savoir : elle englobe les concepts, les dates et les connaissances générales accumulées au fil de l’existence.
À l’inverse, la mémoire épisodique constitue la mémoire du souvenir : elle permet de se remémorer des événements personnels contextualisés.
Cette mémoire des événements associe trois éléments fondamentaux : le contenu de l’action, le lieu de l’événement et le moment où il s’est produit.
Chez l’humain, l’évaluation de ces souvenirs s’appuie sur le langage et l’expression de la conscience subjective. Chez l’animal, la recherche scientifique doit adaptateur ses méthodes.
Les éthologues se focalisent donc sur les critères comportementaux mesurables : la capacité d’associer le quoi, le où et le quand dans des situations uniques.
Pendant longtemps, cette faculté semblait réservée à quelques rares groupes vertébrés : les corvidés, les grands singes et certains rongeurs.
De plus, la mémoire épisodique partage les mêmes circuits cérébraux que la mémoire prospective : la faculté d’imaginer des événements futurs et de planifier ses actions.
Le modèle d’étude : la seiche et ses aptitudes uniques
La seiche appartient au groupe des céphalopodes : des mollusques marins ayant évolué de façon complètement indépendante des vertébrés.
Malgré cette distance évolutive, les céphalopodes ont développé un système nerveux central particulièrement volumineux et complexe.
La seiche présente des comportements fascinants : un camouflage instantané grâce à ses chromatophores, une vision développée et des capacités d’apprentissage avancées.
Le cycle de vie de la seiche est très court : il dure généralement de un à deux ans et s’achève après la reproduction.
Cette particularité biologique offre un modèle d’étude idéal : elle permet d’observer l’évolution des compétences cognitives du jeune âge jusqu’à la sénescence.
Mémoires épisodiques chez la seiche : protocoles et expériences
Pour tester la mémoire épisodique chez la seiche, les chercheurs ont mis au point des protocoles fondés sur ses préférences alimentaires.
La seiche raffole des crevettes vivantes : c’est sa nourriture préférée, tandis qu’elle apprécie moins le poisson comme le crabot ou le morceau de poisson.
Dans un dispositif expérimental adapté, les chercheurs proposent aux seiches différents types de proies dans des compartiments spécifiques.
Une proie appréciée mais longue à digérer n’est réintroduite qu’après un long intervalle de temps : par exemple, plusieurs heures après la première distribution.
Une proie moins prisée est disponible immédiatement après un court délai : la seiche doit alors faire un choix stratégique.
Les résultats démontrent une grande flexibilité comportementale : la seiche intègre parfaitement la nature de la nourriture, l’emplacement et le temps écoulé.
Elle choisit d’attendre l’apparition de sa nourriture préférée si le délai adéquat est passé : elle prouve ainsi qu’elle se souvient des événements passés.
Ce comportement valide la présence d’une mémoire de type épisodique : la seiche sait exactement ce qu’elle a mangé, à quel endroit et à quel moment.
Vieillissement et mémoire : la promesse des céphalopodes
Chez l’être humain, la mémoire épisodique s’avère particulièrement vulnérable au vieillissement : elle décline naturellement avec l’âge en raison de l’altération de l’hippocampe.
Les chercheurs ont voulu vérifier si la seiche subissait la même dégradation de ses facultés mnésiques en fin de vie.
Les expériences menées sur des seiches âgées ont révélé un résultat surprenant : leurs performances en mémoire épisodique restent parfaitement préservées.
Contrairement aux humains, les seiches sénescentes continuent d’exceller dans les tests de mémorisation spatiotemporelle : elles ne montrent aucun déclin de cette mémoire spécifique.
Cette préservation s’explique par la structure de leur système nerveux : le lobe vertical du cerveau des céphalopodes continue de fonctionner efficacement.
Ce cerveau particulier continue de présenter une forme de plasticité remarquable : il ne subit pas les mêmes dégénérescences que le cerveau des mammifères.
Ces découvertes ouvrent des perspectives fascinantes pour la recherche biomédicale : elles permettent de mieux comprendre les mécanismes de protection contre le vieillissement cérébral.
Préservation de l’espèce et impact des activités humaines
La conférence s’achève sur une sensibilisation nécessaire à la préservation de la seiche et de son habitat naturel.
Les zones côtières et les herbiers de zostères jouent un rôle crucial : ils servent de support de ponte et de nursery pour les jeunes seiches.
Certaines pratiques de pêche et de plaisance menacent le renouvellement des populations : les engins de pêche qui raclent les fonds détruisent les pontes fixées sur les substrats.
De plus, les seiches pondent fréquemment sur les casiers de pêche : le nettoyage au nettoyeur haute pression lors de leur récupération détruit des milliers d’œufs.
Des initiatives concertées voient le jour entre scientifiques et pêcheurs : l’installation de nacelles d’éclosion ou de mouillages à moindre impact permet de sauvegarder les pontes.
Protéger ces créatures marines intelligentes est indispensable : cela préserve l’équilibre des écosystèmes marins et maintient une biodiversité exceptionnelle.