Le journaliste et humoriste David Castello-Lopes décortique avec érudition et ironie une idée reçue tenace : la croyance selon laquelle les sociétés du Moyen-Âge s’imaginaient que la Terre était plate.
En s’appuyant sur des travaux d’historiens et sur les faits marquants de l’histoire des sciences, l’intervenant retrace la véritable généalogie de ce mythe moderne. Il explique comment des figures littéraires majeures et des récits romancés ont réussi à déformer notre perception du passé, tout en interrogeant la résurgence surprenante du doute scientifique dans le monde contemporain.
Ce qu’il faut retenir
Le savoir antique sur la sphéricité de la Terre ne s’est jamais perdu au Moyen-Âge. Les savants grecs, puis les érudits chrétiens et les navigateurs médiévaux savaient parfaitement que notre planète est ronde.
L’idée fausse d’un Moyen-Âge obscurantiste et platiste a été inventée au XVIIIe siècle par Voltaire. Ce dernier a sciemment exagéré la marginalité de certains textes pour attaquer l’institution ecclésiastique.
Le mythe de Christophe Colomb luttant contre des dogmes religieux pour prouver que la Terre est ronde est une fiction. Les débats de l’époque portaient uniquement sur les distances maritimes et la taille du globe.
Une réalité scientifique acquise dès l’Antiquité
La question de la forme de la Terre a été tranchée très tôt dans l’histoire de la pensée humaine.
Dès le VIe siècle avant notre ère, Pythagore pose les premiers jalons de la sphéricité terrestre. Même si d’autres penseurs comme Thalès imaginaient encore un disque ou un cylindre flottant sur l’eau, les observations empiriques ont vite confirmé l’intuition pythagoricienne. Les marins de l’Antiquité, en s’approchant des côtes, voyaient poindre d’abord la cime des phares puis les lumières des villes : une preuve visuelle incontestable de la courbure terrestre.
Au IVe siècle avant J.-C., Aristote confirme définitivement cette rondeur.
Dans la foulée des démonstrations aristotéliciennes, plus personne de sérieux ne remet en cause la sphéricité de la planète. Que ce soit dans l’Empire romain ou pendant toute la période du Moyen-Âge, les élites intellectuelles et religieuses partagent cette certitude. L’idée que les hommes médiévaux vivaient dans la peur de tomber du bord du monde est une pure invention ultérieure.
La manipulation philosophique de Voltaire
Si la vérité était bien établie, d’où vient alors cette croyance selon laquelle le Moyen-Âge pensait la Terre plate ?
La réponse réside dans le travail d’exhumation mené par des chercheuses comme Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Noni dans leur ouvrage dédié à cette généalogie fause. Elles démontrent que la fabrication du mythe remonte principalement au siècle des Lumières, sous la plume d’un auteur en particulier : Voltaire.
Dans sa volonté de combattre l’obscurantisme religieux, le philosophe a sciemment tordu la réalité historique.
Voltaire souhaitait prouver que l’Église s’était continuellement dressée contre le progrès des connaissances. Pour nourrir son pamphlet, il a déterré les écrits d’auteurs chrétiens très minoritaires et totalement marginaux à leur époque. Il a présenté leurs conceptions platistes comme la doctrine officielle de l’Église médiévale, instaurant ainsi un contresens historique majeur.
Pour parfaire cette construction intellectuelle, la confusion a été entretenue avec d’autres véritables procès scientifiques.
Le cas de Galilée a souvent été amalgamé à cette légende. Pourtant, l’affaire Galilée ne portait aucunement sur la forme de la Terre, mais sur l’héliocentrisme, c’est-à-dire le fait que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse. En mélangeant ces enjeux, les critiques de l’Église ont ancré l’image d’un clergé médiéval farouchement hostile aux sciences de la Terre.
Le conte de fées de Christophe Colomb
L’autre grand pilier de ce mythe tenace repose sur une narration héroïque façonnée au XIXe siècle autour de la figure de Christophe Colomb.
La culture populaire a longtemps transmis l’image d’un navigateur éclairé affrontant des théologiens bornés. On a raconté que le marin génois devait convaincre les autorités religieuses que la Terre était ronde pour obtenir le financement de sa traversée vers l’ouest.
En réalité, les négociations entre Colomb et les docteurs de l’Église portaient sur des questions purement logistiques et géographiques.
Personne lors de ces commissions ne doutait de la sphéricité du globe. Le désaccord portait uniquement sur la circonférence de la Terre et sur la possibilité technique de rejoindre les Indes en traversant l’océan Atlantique avec les navires de l’époque. Les experts de la Cour d’Espagne avaient d’ailleurs raison : les calculs de Christophe Colomb étaient profondément erronés et sous-estimaient largement la taille de la planète. Sans la présence inattendue du continent américain sur sa route, l’expédition aurait été condamnée à périr en mer.
Cette légende du héros de la science luttant contre la superstition a été forgée de toutes pièces par un écrivain britannique du XIXe siècle.
Ce récit romancé s’est diffusé massivement dans les manuels scolaires et les esprits tout au long des XIXe et XXe siècles. Il a réussi à s’imposer comme une vérité générale, trompant des générations d’élèves et d’adultes pourtant convaincus de connaître l’histoire des grandes découvertes.
La résurgence moderne du doute
Si la science a balayé depuis des siècles toute hésitation sur la forme de notre planète, le monde contemporain assiste à un phénomène curieux.
Bien que les platistes convaincus restent une minorité marginale d’illuminés fermés aux multiples preuves photographiques et spatiales, un doute diffus s’est installé chez une partie de la population. Les outils de communication modernes et la désinformation ont permis à des théories conspirationnistes de trouver un écho inattendu.
Des études statistiques récentes révèlent l’ampleur surprenante de cette remise en question des savoirs de base.
Un sondage mené par l’Ifop en 2017 indiquait notamment que 9% des Français ne s’estimaient pas tout à fait certains que la Terre soit ronde. Ce chiffre souligne une faille dans la transmission des connaissances empiriques et scientifiques : alors que la preuve par l’observation directe était assimilée dès l’Antiquité, une part non négligeable de citoyens modernes hésite face à des faits pourtant démontrés depuis plusieurs millénaires.