Dans cette conférence donnée à l’École d’Architecture de Nancy, Gilles Delalex interroge la dimension civique de l’architecture résidentielle. Il définit « la part publique » non pas comme une catégorie d’équipements administratifs, mais comme la capacité d’un bâtiment à être un acteur du paysage urbain et un support de vie sociale.
À travers la présentation de six projets de l’agence Muoto, il démontre que le logement ne se résume pas à l’organisation interne de pièces (salon, cuisine, chambres), mais constitue une interface complexe entre l’individu et la ville.
Face au retrait progressif des pouvoirs publics dans l’aménagement, l’architecte plaide pour une réinvention des formes collectives. Son discours souligne l’importance de concevoir des bâtiments qui s’adressent à tous les habitants d’un quartier, et pas seulement à leurs occupants immédiats.
Cette approche repose sur une manipulation fine des structures, des matériaux et des circulations pour créer des espaces de rencontre et de partage.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Habiter sur un sol artificiel : le quartier Vaugirard
- La Tour Réservoir au Havre : réhabiliter et étendre
- Structure bois et mixité : la maison des chercheurs à Masséna
- Densité et verticalité : le cylindre d’Euralille
- Le projet Stendhal : cohabitation et plasticité des façades
- Expérimentation et liberté : de l’habitat individuel superposé au squat vertical
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel de la conférence peut se résumer en trois points fondamentaux qui structurent la pensée de Gilles Delalex sur l’habitat contemporain :
- Le logement comme infrastructure urbaine : l’architecture doit dépasser la sphère privée pour devenir un prolongement de la ville, intégrant des fonctions mixtes (ateliers, jardins sur dalle, sorties de métro) qui animent le domaine public.
- La valorisation des espaces communs : la qualité d’un projet réside souvent dans ses espaces de transition (coursives, balcons filants, terrasses partagées) qui permettent de sortir de l’isolement domestique et de favoriser une « multitude » d’individus connectés.
- L’expérimentation structurelle au service de l’usage : qu’il s’agisse de structures bois, de réhabilitations lourdes ou de systèmes de stores extérieurs, la technique doit rester un outil flexible permettant l’appropriation par les habitants et l’évolution des usages dans le temps.
Habiter sur un sol artificiel : le quartier Vaugirard
Le premier projet présenté se situe dans le 15e arrondissement de Paris, sur un site industriel occupé par des entrepôts de la RATP. L’enjeu est de construire des logements pour les employés au-dessus des hangars de maintenance des rames de métro. Cette condition moderne d’habiter sur un sol artificiel a conduit à une réflexion sur la verticalité et le retrait par rapport à la rue.
Le bâtiment se caractérise par une finesse extrême, avec une épaisseur correspondant parfois à une seule pièce. L’accès aux appartements s’effectue par des coursives extérieures, une typologie rare à Paris qui transforme la circulation en véritable espace de vie. La majorité des logements sont traversants, offrant des cuisines orientées au nord vers la rue et des séjours s’ouvrant au sud sur un jardin suspendu.
Cette organisation permet une grande diversité de typologies, allant du simplex au duplex. En plaçant le bâtiment sur un « piédestal », l’agence Muoto crée une nouvelle strate urbaine où l’activité industrielle et l’habitat coexistent sans se gêner, redéfinissant ainsi la notion de mixité fonctionnelle.
La Tour Réservoir au Havre : réhabiliter et étendre
Gilles Delalex présente ensuite la réhabilitation d’une tour emblématique des années 60 au Havre, surmontée d’un réservoir d’eau toujours en fonction. Plutôt que de simplement rénover l’existant, l’agence propose d’ajouter une extension latérale en structure métallique légère. Cette structure bleue vient habiller un pignon aveugle et diversifie considérablement l’offre de logements.
L’introduction du « co-living » est au cœur de ce projet. L’extension permet de créer de vastes espaces communs, comme des grandes cuisines et des salles à manger partagées, destinés aux étudiants ou jeunes travailleurs. L’architecte insiste sur la volonté d’intervenir a minima sur l’existant pour permettre le maintien des habitants pendant les travaux.
Le projet inclut également une programmation des espaces communs au rez-de-chaussée et à l’entresol, axée sur la culture et la santé. L’utilisation de l’eau du réservoir est envisagée comme une ressource gratuite pour l’immeuble, illustrant une approche pragmatique et écologique de la réhabilitation lourde en milieu urbain dense.
Structure bois et mixité : la maison des chercheurs à Masséna
Le troisième exemple concerne une tour pour chercheurs dans le 13e arrondissement de Paris. Le projet se divise en deux parties distinctes : un socle monumental en béton, qui intègre une sortie de métro, et une superstructure légère en bois. Cette superposition répond aux contraintes techniques d’un quartier construit sur dalle et aux exigences environnementales actuelles.
L’objectif principal est de rompre l’isolement des doctorants en concentrant les espaces domestiques dans les étages supérieurs et en libérant les trois premiers niveaux pour des fonctions collectives. Ces plateaux accueillent des salles de travail, un café, une salle de sport et un garage à vélos ouvert sur la rue.
L’esthétique extérieure, volontairement neutre, rappelle les immeubles de bureaux des années 70 pour « calmer le jeu » dans un quartier marqué par une grande hétérogénéité architecturale. À l’intérieur, la structure bois reste apparente, apportant une chaleur et une matérialité qui contrastent avec l’aspect plus rigide des façades en miroir.
Densité et verticalité : le cylindre d’Euralille
À la Madeleine, près de Lille, l’agence a conçu un projet sous forme d’un grand cylindre pour maximiser la surface construite tout en limitant la sensation de densité. Cet objet architectural unique regroupe des programmes variés : logements traditionnels, appartements-hôtels pour la cité judiciaire voisine et bureaux.
Le concept repose sur un bâtiment « évidé » en son centre, créant une sorte de petite métropole intérieure. Les plateaux varient en épaisseur, s’affinant à mesure que l’on monte dans les étages. Cette forme circulaire permet de dégager un parc tout autour du bâtiment, offrant une respiration nécessaire dans un tissu urbain marqué par la proximité du boulevard périphérique.
L’architecte décrit ce projet comme un « ovni » dans le paysage, une présence iconique visible depuis la voie rapide. La verticalité est ici assumée comme une réponse économique et spatiale à la rareté du sol, permettant une concentration ponctuelle des activités au profit de la préservation d’espaces verts au sol.
Le projet Stendhal : cohabitation et plasticité des façades
Le projet de la rue Stendhal dans le 20e arrondissement de Paris est emblématique du travail de Muoto sur la mixité sociale. Il réunit des logements sociaux, un centre d’hébergement d’urgence pour jeunes et une crèche. Malgré la complexité de cette cohabitation, l’architecte a choisi une expression architecturale homogène pour ne pas stigmatiser les différents publics.
La façade est marquée par l’utilisation de grands stores extérieurs à fermeture éclair (Zip), une innovation technique à l’époque. Ces stores permettent aux habitants de moduler leur intimité et de se protéger du soleil, tout en créant une façade « vivante » et changeante. Les balcons filants, protégés par ces stores, deviennent des espaces semi-intérieurs appropriables par les familles.
L’organisation interne profite de la pente de la rue et des retraits réglementaires pour offrir des vues spectaculaires sur l’est parisien. Gilles Delalex souligne que même les salles de bains bénéficient de fenêtres toute hauteur, offrant un luxe spatial inhabituel dans le logement social. Le bâtiment, tour à tour abstrait quand les stores sont fermés et animé quand ils sont ouverts, assume sa fonction de décor urbain.
Expérimentation et liberté : de l’habitat individuel superposé au squat vertical
Le dernier projet évoqué est une proposition pour « Réinventer Paris », inspirée par les immeubles-villas de Le Corbusier. L’idée est de proposer un habitat collectif qui conserve les avantages de la maison individuelle. Chaque étage est conçu comme une plateforme libre, sans murs porteurs intérieurs, permettant une évolution totale des usages (logement ou atelier).
L’originalité réside dans la personnalisation de la façade : les futurs habitants auraient pu choisir leur style parmi un catalogue de références internationales. Cette approche vise à respecter l’individu au sein de la multitude, sans imposer une esthétique uniforme. L’espace extérieur est ici majoritairement partagé, avec des parcours montant jusqu’au sommet du bâtiment, prolongeant ainsi l’espace public de la rue.
Pour conclure, Gilles Delalex cite la Tour David à Caracas, un gratte-ciel inachevé investi par des squatters, comme une référence fascinante. Ce « squat vertical » illustre la capacité des individus à inventer leurs propres modes de vie lorsque les structures architecturales sont suffisamment ouvertes. Pour l’architecte, la tâche consiste à manipuler la matière publique — au même titre que le béton ou l’acier — pour mettre en scène l’activité humaine et réinventer sans cesse la vie en cité.