Organisée par l’école ESDAC dans le cadre du cycle de conférences « Mondes du Design », cette rencontre réunit quatre personnalités aux parcours complémentaires.
Autour de la table virtuelle s’expriment Aude et Léa du studio de design culinaire Miit Studio, la designer et éditrice Noémie Malaize, ainsi que le chef cuisinier Matteo Salas. Ensemble, ils croisent leurs regards sur les passerelles existantes entre les métiers de la création graphique, l’artisanat, la scénographie et l’art de nourrir les hommes.
Ce qu’il faut retenir
Le design culinaire va bien au-delà de la simple esthétique de l’assiette. Il repense l’acte de manger dans sa globalité en transformant chaque repas en un moment d’interaction, de partage et de surprise.
La mémoire affective et les souvenirs d’enfance constituent le moteur principal de la création culinaire. Qu’il s’agisse de recettes familiales ou d’ingrédients régionaux, l’émotion guide la démarche esthétique et gustative.
La synergie entre les métiers est primordiale. Qu’il s’agisse de collaborer avec des menuisiers, des céramistes, des typographes ou des producteurs locaux, le projet culinaire s’épanouit toujours au contact d’autres savoir-faire d’exception.
L’empreinte de la mémoire et des souvenirs d’enfance
La cuisine s’enracine avant tout dans l’intime et le vécu familial. Chaque plat porte en lui une histoire singulière capable de réveiller de véritables réminiscences émotionnelles.
Durant la période du premier confinement, Noémie Malaize a initié un travail personnel de collecte. Elle a consigné et illustré les recettes emblématiques de sa famille : le soufflé au fromage de sa grand-mère, le clafoutis de sa mère ou encore les roses des sables de sa tante. Pour elle, la nourriture dépasse l’aspect purement nutritif. Elle fige des instants précieux comme les fêtes d’anniversaire ou les réunions familiales.
Matteo Salas a grandi au sein d’une famille de designers passionnés par les objets du quotidien, la typographie et l’organisation des espaces. Il a appris très tôt à observer la beauté des formes, la fonctionnalité des outils et la rigueur des structures. Cet héritage familial imprègne directement sa manière de dresser une assiette et de concevoir un menu dégustation.
La mise en scène de la nourriture et le traiteur créatif
Le studio Miit Studio, cofondé par Aude et Léa, se positionne comme un traiteur alternatif. Sa mission centrale consiste à créer des expériences culinaires interactives et mémorables pour des événements d’entreprise ou des marques.
Leur démarche s’appuie sur la réappropriation ludique de gestes du quotidien. L’expérience intitulée « Chamallows partie » s’inspire du plaisir régressif des feux de camp. La scénographie « Pressez-vous » invite quant à elle les convives à confectionner leur propre citronnade à l’aide de fourchettes suspendues à un mur. Les deux créatrices aiment jouer avec les codes de la nourriture pour déclencher de la convivialité.
D’autres installations marquantes illustrent cette philosophie participative. Le « Lasagne painting » permet à chacun de composer sa palette culinaire sur une feuille de lasagne séchée au four. Le « Tartinôme » propose quant à lui des baguettes d’un mètre de long découpées sur mesure selon le souhait des invités. À travers ces concepts, l’alimentation devient un outil de communication vivant et un vecteur de liens humains.
L’objet papier comme prolongement du territoire culinaire
La passion de Noémie Malaize pour la nourriture s’est également concrétisée à travers l’édition indépendante. À la suite d’un long voyage à travers le monde, elle a pris conscience de la richesse des terroirs locaux français et de l’importance d’une alimentation responsable.
Elle a ainsi fondé la revue semestrielle Îlo. Ce magazine indépendant célèbre les territoires comestibles à travers quatre grandes rubriques : le champ, le marché, la cuisine et la table. L’objectif est de recréer un cercle vertueux de la graine jusqu’à l’assiette en mettant en lumière des maraîchers, des cuisiniers et des artisans passionnés.
L’objet imprimé est pensé comme une véritable expérience sensorielle. Le choix d’un papier cent pour cent recyclé apporte du grain et de la profondeur aux photographies. La typographie a été dessinée sur mesure avec des courbes organiques évoquant les reliefs d’un paysage. Chaque détail technique renforce le propos écologique et poétique de la publication.
Le dialogue fécond entre tradition, gastronomie et artisanat
Créer de la nouveauté en cuisine nécessite une parfaite maîtrise des bases traditionnelles. La créativité ne surgit jamais du néant. Elle se nourrit de l’histoire, des techniques ancestrales et de la recherche collective.
Matteo Salas illustre cette vision avec sa relecture contemporaine du xocolatl préhispanique. Cette boisson sacrée de l’empire aztèque, à la fois amère et pimentée, a été réinterprétée sous la forme d’un mignardise en trompe-l’œil. Le dessert prend l’apparence parfaite d’un piment rouge. Il est composé d’une ganache au chocolat épicé enrobée d’une fine gelée de poivron et de vinaigre de Xérès. Ce plat crée la surprise tout en rendant hommage à des racines culturelles millénaires.
Ce travail de création impose une collaboration étroite avec des artisans qualifiés. Matteo Salas travaille régulièrement avec des artisans céramistes et des potiers pour concevoir des objets de service sur mesure, comme des contenants inspirés de la pierre volcanique. De leur côté, Aude et Léa collaborent avec un menuisier lyonnais pour concevoir du mobilier démontable, léger et facilement transportable. La synergie entre le designer et l’artisan transforme la contrainte technique en opportunité créative.
La cuisine comme langage universel et expérience multisensorielle
L’acte de se nourrir dépasse la simple nécessité biologique de survie. La gastronomie constitue un langage universel capable de faire tomber immédiatement les barrières culturelles et sociales.
Lors de ses voyages, Noémie Malaize a constaté que la cuisine ouvrait toutes les portes. Offrir un repas préparé avec soin permet de nouer des liens sincères avec des hôtes du monde entier. À table, les gens partagent une langue commune faite de saveurs, de générosité et de convivialité.
La gastronomie se distingue également par sa nature profondément multisensorielle. Elle sollicite simultanément tous nos sens : la vue par le dressage, l’odorat par les effluves, le toucher par les textures, l’ouïe par la croustillance et le goût par les saveurs. C’est cette combinaison unique qui confère au repas son pouvoir d’émerveillement et sa capacité à graver des souvenirs inoubliables dans notre mémoire.