Ce documentaire historique retrace les bouleversements majeurs qui ont secoué le monde du cinéma français au cours du printemps tumultueux de l’année 1968.
À travers des archives rares et les témoignages de figures clés de l’époque, l’œuvre met en lumière la politisation croissante du septième art. Elle explore les événements fondateurs qui ont mené au sabotage du plus grand festival cinématographique du monde.
Le film démontre comment le microcosme du cinéma, initialement perçu comme un milieu de divertissement et de glamour, s’est retrouvé intimement lié aux revendications ouvrières et étudiantes. Cette immersion brutale dans la réalité sociale a définitivement redéfini les structures de production et de diffusion des œuvres en France.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- L’affaire Langlois comme étincelle originelle : l’éviction d’Henri Langlois de la direction de la Cinémathèque française en février a provoqué une mobilisation internationale sans précédent et a servi de répétition générale aux révoltes de mai.
- L’interruption historique du Festival de Cannes : sous l’impulsion de figures majeures de la Nouvelle Vague comme François Truffaut et Jean-Luc Godard, le festival a été officiellement annulé à la suite de la démission de membres clés du jury et du refus de cinéastes de projeter leurs œuvres.
- La refondation structurelle du cinéma français : les débats houleux des États généraux du cinéma et la création de la Société des réalisateurs de films ont permis d’arracher le destin artistique des cinéastes aux seules mains des financiers, donnant naissance à la Quinzaine des réalisateurs.
L’affaire Langlois
Tout commence bien avant les barricades parisiennes. Au mois de février, une première secousse ébranle le monde culturel français avec la révocation brutale d’Henri Langlois.
Ce dernier est le cofondateur et le directeur visionnaire de la Cinémathèque française. Le ministre de la Culture, André Malraux, souhaite imposer une gestion plus bureaucratique et structurée au sein de l’institution.
Langlois est un personnage légendaire : il entretient une relation profondément fusionnelle et presque mystique avec les œuvres cinématographiques. Ses méthodes de conservation sont artisanales : il cache parfois des bobines sous son propre lit.
Pour les jeunes réalisateurs de la Nouvelle Vague, cet homme est un véritable père spirituel. La décision gouvernementale de l’écarter déclenche une vague d’indignation immédiate.
François Truffaut claque la porte du conseil d’administration et fonde aussitôt un comité de défense. L’arme des contestataires est redoutable : le boycott. Les cinéastes et les ayants droit du monde entier retirent massivement leurs autorisations de diffusion.
Des télégrammes de soutien affluent de la part de géants internationaux : Charlie Chaplin, Orson Welles et Stanley Kubrick s’opposent fermement à l’État français. La contestation descend dans la rue lors d’une manifestation violente où la police charge des cinéphiles idéalistes.
Des figures comme Claude Chabrol ou Jean-Luc Godard y subissent les coups des forces de l’ordre. Une seconde manifestation voit l’apparition d’un jeune agitateur encore inconnu du grand écran : Daniel Cohn-Bendit.
Face à cette impasse politique majeure, André Malraux recule. Fin avril, Henri Langlois est réintégré dans ses fonctions artistiques, mais la mèche est définitivement allumée.
L’arrêt brutal du festival de Cannes
Le festival s’ouvre pourtant dans une insouciance totale. Les actrices posent sur la plage et les soirées mondaines se succèdent tandis que Paris commence à gronder.
La bulle cannoise maintient les festivaliers à l’écart de l’agitation sociale. La projection d’ouverture célèbre une version restaurée du film Autant en emporte le vent.
La réalité s’invite cependant à la suite de la première grande nuit d’insurrection parisienne. Une poignée de critiques et d’intellectuels s’interrogent ouvertement : est-il décent de poursuivre les festivités alors que le pays se paralyse ?
L’arrivée de François Truffaut sur la Croisette transforme les questionnements en action directe. Mandaté par les structures parisiennes en grève, il exige l’interruption des projections.
Une réunion mémorable et électrique s’organise dans la grande salle du palais. Les cinéastes s’affrontent verbalement : certains refusent le principe même de la compétition cinématographique, assimilée aux examens universitaires contestés par les étudiants.
Claude Lelouch montre l’exemple en retirant son propre film de la sélection. D’autres réalisateurs, marqués par l’expérience des régimes totalitaires, se montrent beaucoup plus réservés.
Roman Polanski et Milos Forman craignent qu’un tel sabotage ne serve qu’à justifier une répression étatique ultérieure. La tension atteint son paroxysme lorsque des militants s’accrochent physiquement au grand rideau rouge de la scène pour empêcher le démarrage d’une projection.
Jean-Luc Godard mène la charge avec virulence. Quatre membres essentiels du jury, dont Louis Malle et Monica Vitti, annoncent officiellement leur démission.
Le directeur du festival, Favre Lebré, se retrouve acculé par la perte de légitimité de son événement. Le couperet tombe finalement : le festival est officiellement déclaré clos avant son terme.
Les États généraux du cinéma à Paris
Pendant que la Côte d’Azur évacue ses derniers estivants, la capitale devient le centre névralgique de la refondation artistique. Plus de mille professionnels s’emparent des locaux de l’école de la rue Vaugirard.
Réalisateurs, techniciens, acteurs et critiques se réunissent pour initier une réflexion globale. Les débats durent des jours et des nuits entières dans une ferveur démocratique inédite.
Deux visions irréconciliables s’opposent rapidement au sein des assemblées. Les réformistes modérés cherchent simplement à améliorer les conditions de travail de la profession. À l’inverse, les militants les plus radicaux exigent une nationalisation totale de l’industrie cinématographique.
Des projets utopiques émergent, comme la proposition de Claude Chabrol d’instaurer un système de cinéma entièrement gratuit financé par une taxe universelle. Malgré l’idéalisme ambiant, les divergences corporatistes finissent par fragiliser le mouvement.
Les intérêts d’un metteur en scène obsédé par son temps de tournage ne coïncident pas toujours avec les revendications de réduction horaire des techniciens. La signature des accords de Grenelle et le grand reflux politique de juin sifflent la fin de la récréation.
Certains observateurs noteront avec amertume les revirements opportunistes de certains confrères, prompts à retourner vers les producteurs privés dès la reprise de l’ordre public. L’héritage de cette ébullition reste pourtant immense.
L’éclatement et la diversification des salles de cinéma en France découlent directement des aspirations de cette période. Les cinéastes ont pris conscience de la nécessité de s’organiser pour défendre la création indépendante face aux exigences des financiers.
Ce sursaut a permis la fondation de la Société des réalisateurs de films et l’apparition, dès l’année suivante, de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Ce nouvel espace, totalement affranchi de la censure d’État et des impératifs marchands, a profondément renouvelé le paysage cinématographique mondial.