La couleur n’est pas simplement un phénomène physique ou une expérience purement subjective. Elle constitue un produit culturel, un fait de société façonné par l’histoire, la théologie, la morale et la technique. Dans cet échange approfondi, le philosophe Fabrice Midal accueille le grand historien de la couleur Michel Pastoureau. Ensemble, ils retracent la fascinante métamorphose des nuances qui composent notre imaginaire, du monde antique jusqu’à nos jours.

Ce qu’il faut retenir

  • La perception et la valeur des couleurs sont le fruit de constructions sociales et historiques : loin d’être universelles ou immuables, nos préférences chromatiques dépendent du regard des autres et de l’héritage culturel de nos sociétés.
  • L’évolution matérielle et morale a redéfini le rôle du chromatisme : des exigences théologiques du Moyen Âge aux préceptes austères de la Réforme protestante, la morale a façonné notre rapport à la sobriété ou au caractère voyant des teintes.
  • La révolution newtonienne a bouleversé la classification scientifique des couleurs : en instaurant le spectre de l’arc-en-ciel, la physique moderne a exclu le blanc et le noir du système chromatique, créant un décalage durable avec les pratiques et les représentations sociales.

Une naissance à contre-courant de l’université

L’intérêt de Michel Pastoureau pour les couleurs puise ses racines dans un cadre familial marqué par la peinture et la présence d’ateliers d’artistes. Dès son enfance, il évolue parmi les baquets de pigments et les tubes de peinture.

Lorsqu’il décide d’en faire un sujet de recherche universitaire au cours des années 1960, il se heurte à un scepticisme généralisé. À cette époque, travailler sur la couleur ou les animaux apparaît comme une démarche frivole et suspecte.

Dans le contexte universitaire d’après Mai 68, la recherche doit répondre à un devoir envers la communauté. Éprouver du plaisir à étudier le vocabulaire chromatique semble alors déplacé, voire contradictoire avec le sérieux scientifique exigé.

Le regard des institutions évolue heureusement dès la décennie suivante. Les historiens réalisent la richesse documentaire qu’offrent les codes vestimentaires, la chimie des teintures et l’histoire du lexique.

L’essor spectaculaire de la couleur bleue

L’histoire du bleu illustre parfaitement l’inversion radicale des valeurs culturelles à travers les siècles. En Europe, le bleu est aujourd’hui la couleur préférée de plus d’une personne sur deux, un constat qui demeure immuable depuis la fin du 19e siècle.

Pourtant, dans l’Antiquité grecque et romaine, le bleu est une couleur profondément méprisée. Elle est associée aux barbares et aux Germains, qui s’en peignent le corps pour terrifier leurs adversaires.

Le latin classique ne possède d’ailleurs pas de terme de base pour nommer le bleu. Les langues romanes ont dû emprunter leurs mots au germanique pour former le terme bleu, et à l’arabe pour donner azur.

La grande promotion du bleu survient au tournant des 12e et 13e siècles sous l’impulsion de la théologie chrétienne. Dieu est alors défini comme une lumière divine, distinguée de la lumière terrestre par la teinte bleue.

Cette teinte investit le manteau de la Vierge Marie, puis les vêtements des rois de France et des grands seigneurs. La demande sociale pousse alors les artisans teinturiers à perfectionner leurs méthodes pour produire des bleus éclatants.

Au 18e siècle, l’invention accidentelle du bleu de Prusse et l’importation massive de l’indigo américain renforcent cette hégémonie. Le pastel européen est supplanté, déstabilisant l’économie de régions entières comme le Lauragais.

Avec le romantisme et le succès retentissant du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, l’habit bleu devient le symbole de la mélancolie et de la sensibilité poétique.

La double nature et les paradoxes du noir

Avant la découverte du spectre lumineux par Isaac Newton, le noir et le blanc sont considérés comme des couleurs à part entière. Dans l’Antiquité, le véritable contraire du blanc n’est pas le noir, mais le rouge.

Le noir possède une symbolique ambivalente d’une grande richesse. D’un côté, il incarne les ténèbres, la mort, le péché et les forces souterraines.

De l’autre côté, le noir est associé à la fertilité de la terre, à la création primitive, à la tempérance, à l’autorité et au luxe. Les juges et les arbitres adoptent ainsi le noir comme marque d’impartialité et de sobriété.

Une distinction fondamentale s’opère dans les sociétés anciennes entre le noir mat et le noir brillant. Le latin utilise ater pour désigner un noir terne et inquiétant, et niger pour exprimer un noir éclatant et lumineux.

L’invention de l’imprimerie au 15e siècle fait basculer le monde visuel dans un univers en noir et blanc. Ce phénomène se prolonge plus tard avec l’avènement de l’estampe, de la photographie et du cinéma.

Au 19e siècle, les grands capitaines d’industrie influencés par la morale protestante imposent le noir pour les objets du quotidien. Henry Ford refuse pendant longtemps d’offrir des automobiles d’une autre couleur que le noir.

Par réaction mimétique, ce noir de l’autorité est détourné par les figures de la rébellion. Il devient le symbole de l’anarchisme, de la piraterie et des mouvements contre-culturels.

Le vert, symbole d’instabilité et du destin

Contrairement à une idée reçue, le vert n’a pas toujours été associé à la nature. Dans les sociétés anciennes, la nature se définit par l’ensemble du vivant ou par la combinaison des quatre éléments : le feu rouge, la terre noire, l’eau verte et l’air blanc.

Le trait caractéristique du vert réside historiquement dans son instabilité. Sur le plan chimique, la couleur verte a longtemps été extrêmement difficile à fixer sur les tissus ou dans la peinture.

Cette précarité matérielle s’est traduite dans l’imaginaire collectif. Le vert est devenu la teinte de tout ce qui bouge et varie : la jeunesse, l’amour naissant, la chance, le hasard et la fortune.

Cette symbolique explique pourquoi les jeux de hasard s’organisent traditionnellement sur des tapis verts. De la roulette aux tables de billard ou de ping-pong, le vert accueille l’incertitude du destin.

À la fin du Moyen Âge, le vert prend une connotation maléfique. Il habille les créatures inquiétantes telles que les dragons, les serpents, les démons et les sorcières.

Aujourd’hui, le vert bénéficie d’une réhabilitation majeure grâce à la conscience écologique. Associé à la végétation et à la santé de la planète, il s’impose désormais au deuxième rang des couleurs préférées des Européens.

La puissance originelle du rouge

Le rouge est la toute première couleur maîtrisée par l’être humain, aussi bien en peinture qu’en teinture. Dès la Préhistoire, l’art rupestre et la peinture corporelle s’appuient sur les ocres rouges.

Cette priorité historique explique pourquoi, dans de nombreuses langues, le même mot signifie rouge et coloré. En espagnol, le terme colorado exprime ces deux notions, tandis qu’en russe, le mot pour rouge est synonyme de beau.

Le rouge incarne une intensité inégalée. Il forme avec le blanc et le noir la triade chromatique primitive de la culture occidentale, présente dans de nombreux contes traditionnels comme Le Petit Chaperon rouge ou la fable du corbeau et du renard.

Dans la théologie chrétienne, le rouge présente une forte polarité. Il représente la charité, le sang du Christ et l’amour divin, mais il incarne également la colère, l’orgueil, la luxure et l’enfer.

Dès le 15e siècle, plusieurs cités imposent une pièce de vêtement rouge aux prostituées pour les distinguer dans l’espace public. Ce code a donné naissance à l’usage de la lanterne rouge pour signaler les maisons closes.

À l’époque moderne, le rouge s’est imposé comme la couleur de la signalétique d’interdiction et du danger, tirant sa force de son pouvoir visuel d’avertissement.

Du discrédit du jaune à l’éclat de l’or

Alors qu’il est très apprécié dans l’Antiquité grecque et romaine comme symbole de joie et de lumière, le jaune subit une dévalorisation progressive tout au long du Moyen Âge.

Il devient progressivement la couleur du mensonge, de la trahison, de la duplicité et de l’hypocrisie. Dans l’iconographie religieuse, l’apôtre Judas est fréquemment représenté vêtue d’une robe jaune.

Cette détérioration s’explique en partie par le fait que le métal doré s’est approprié les bons côtés du jaune. L’or conserve le prestige de la lumière sacrée et du divin, laissant au jaune ordinaire les connotations péjoratives.

En conséquence, le jaune sert à marquer les groupes marginalisés ou exclus. Cette logique de discrimination vestimentaire culmine tragiquement au 20e siècle avec l’imposition de l’étoile jaune par le régime nazi.

Le blanc et l’illusion d’un passé immaculé

À l’image du noir, le latin emploie deux termes distincts pour désigner le blanc : albus pour le blanc mat ou neutre, et candidus pour le blanc éclatant et brillant.

Le christianisme confère au blanc une dimension inégalée de pureté, de propreté et de dignité, liée à la figure du Christ. Contrairement aux autres couleurs, le blanc conserve une symbolique très majoritairement positive, l’aspect négatif se limitant aux notions d’absence ou de vide.

L’idée que l’Antiquité ou le Moyen Âge étaient des époques dominées par le blanc constitue une illusion historique. Les statues et les temples grecs, tout comme les cathédrales médiévales, étaient entièrement peints de couleurs vives.

C’est l’effacement des pigments avec le temps et la redécouverte de copies romaines privées de leur polychromie qui ont ancré dans les esprits le mythe d’une Antiquité en marbre blanc.