Il y a quelques années encore, un acronyme mystérieux envahissait nos écrans et nos fils d’actualité : les NFT. Promus comme la nouvelle frontière de la crypto-économie, ces jetons numériques promettaient de révolutionner notre rapport à l’art, au collectionnisme et à la propriété virtuelle.

Des images de singes Pixel-art s’arrachaient à prix d’or, tandis que les plus grandes marques mondiales s’empressaient de créer leurs propres collections. Pourtant, quelques années seulement après cet engouement mondial, le soufflé semble totalement retombé.

Thomas Rosec s’entoure du journaliste spécialisé Grégory Raymond pour analyser le parcours de cette technologie, de sa genèse spectaculaire à son effondrement spéculatif, jusqu’à ses réincarnations discrètes mais bien réelles dans notre quotidien.

Ce qu’il faut retenir

L’ascension des jetons non fongibles a reposé sur une confusion fondamentale : l’acheteur d’un NFT n’acquiert généralement pas l’œuvre visuelle elle-même ni ses droits d’auteur, mais un simple titre de propriété numérique inscrit dans la blockchain.

Après une période de frénésie spéculative portée par des personnalités médiatiques et des valorisations astronomiques, le marché s’est effondré sous l’effet combiné des crises financières de l’écosystème crypto, du désengagement des créateurs et de l’incompréhension du grand public.

Loin d’avoir totalement disparu, la technologie abandonne progressivement son image spéculative pour devenir un outil utilitaire invisible, trouvant des applications concrètes dans la billetterie sécurisée, la certification d’authenticité et la traçabilité des produits.

C’est quoi déjà un NFT ?

Pour appréhender le phénomène, il convient d’abord de décomposer le sigle signifiant jeton non fongible en anglais. Dans le monde de la blockchain, un jeton classique comme le Bitcoin est fongible : il est parfaitement interchangeable avec n’importe quel autre Bitcoin, exactement comme deux pièces d’un euro ou deux billets de banque ont exactement la même valeur.

À l’inverse, la non-fongibilité implique une unicité stricte. Une analogie parlante est celle de la place de concert : même si deux personnes assistent à la même représentation, leur billet porte un numéro de siège spécifique qui le rend unique et non interchangeable. Le NFT constitue ainsi une unité cryptographique possédant son identité propre sur le réseau.

Sur le plan technique, il ne s’agit pas d’une rupture technologique inédite, mais d’un standard de programmation rédigé sur une blockchain. La première expérimentation marquante remonte aux CryptoKitties, des petits chats virtuels à collectionner sur Ethereum. Le succès d’estime fut si vif que le trafic généré paralysa temporairement le réseau, révélant le potentiel viral du concept.

La frénésie spéculative et l’illusion de propriété

L’explosion médiatique et financière survient véritablement durant la période post-pandémique. La vente orchestrée par la maison Christies consacrant l’artiste Beeple pour près de soixante-neuf millions de dollars marque le point de départ d’une frénésie planétaire. Les chiffres témoignent d’une accélération fulgurante : le marché annuel passe de quelques dizaines de millions de dollars à plus de dix-sept milliards enregistrés sur un seul mois d’activité.

Toutes les sphères économiques cherchent alors à capter une part de cette effervescence. Des entreprises de la French Tech lèvent des sommes considérables pour développer des cartes de sport numérisées, tandis qu’un musée dédié s’installe au cœur de Paris. Du secteur du luxe à l’automobile, en passant par la restauration rapide et la presse nationale, chaque grande enseigne décline ses propres collections associées parfois à des avantages exclusifs.

Cette bulle s’est toutefois heurtée à une incompréhension majeure concernant la nature réelle de ce que l’on possède. Un malentendu tenace laissait croire qu’acheter un NFT équivalait à détenir l’image ou l’objet visuel associé. En réalité, le jeton contient simplement un pointeur, un lien hypertexte dirigé vers un serveur externe hébergeant le fichier. Si le serveur tombe en panne ou cesse d’être payé, le propriétaire se retrouve muni d’un jeton renvoyant vers une page vide.

La question des droits d’auteur a également alimenté de nombreuses illusions. Contrairement aux idées reçues, l’achat d’un jeton ne confère presque jamais les droits commerciaux de l’œuvre à son acquéreur, ces derniers restant la propriété exclusive de l’émetteur du projet. Seules de très rares collections ont fait exception à cette règle en cédant les droits d’exploitation à leurs acheteurs.

Cette adhésion massive s’est enfin nourrie d’une forte composante culturelle et statutaire. Contrairement aux cryptomonnaies traditionnelles plus abstraites, le jeton visuel offrait une dimension ostentatoire immédiate, renforcée par l’intégration d’avatars certifiés sur les réseaux sociaux. L’appui de célébrités du sport et du divertissement a parachevé le mécanisme classique d’une bulle spéculative grand public.

Le grand craque et l’effondrement des revenus

La chute du marché s’est produite de manière brutale sous l’impact de secousses systémiques majeures. La crise financière globale touchant les actifs numériques, couplée à la hausse des taux d’intérêt par les banques centrales, a incité les investisseurs à se désengager massivement des actifs les plus risqués. Les faillites retentissantes d’acteurs majeurs de l’écosystème crypto ont fini de briser la confiance.

À cette crise conjoncturelle s’est ajoutée une guerre commerciale interne dévastatrice pour la création artistique. L’émergence de nouvelles plateformes d’échange supprimant les commissions automatiquement reversées aux créateurs originaux a forcé les acteurs historiques à rendre ces redevances optionnelles. En conséquence directe, les revenus des artistes se sont effondrés, passant de près de deux milliards de dollars à quelques centaines de millions en deux ans, décourageant durablement les auteurs.

Aujourd’hui, l’illusion de valeurs toujours élevées pour certaines pièces historiques résulte principalement du faible volume de transactions. Contrairement à un actif financier liquide dont le cours s’ajuste en continu, un jeton conserve un prix d’affichage théorique tant que le vendeur refuse de baisser son offre, même en l’absence totale d’acheteur. L’analyse des volumes globaux confirme la sévérité du dégonflement : les montants échangés annuellement ont été divisés par cinq par rapport au sommet historique.

Les fleurons industriels nés durant cette euphorie ont dû revoir drastiquement leurs ambitions. Confrontées à des pertes financières substantielles et à des coûts de licence élevés, ces sociétés ont réduit leurs effectifs pour chercher un modèle économique viable. Le modèle du jeu vidéo adossé à la blockchain s’est quant à lui heurté à un rejet catégorique des communautés de joueurs, hostiles à la financiarisation systématique de leur loisir.

Des usages cachés et un avenir utilitaire

Malgré la fin du cycle spéculatif, la technologie sous-jacente conserve des propriétés techniques précieuses qui trouvent désormais leur utilité hors du champ médiatique. La tendance actuelle consiste à exploiter la valeur fonctionnelle du jeton tout en effaçant totalement le vocabulaire technique lié à la blockchain pour ne pas effrayer les utilisateurs.

Dans le domaine de la billetterie culturelle et sportive, l’émission de titres sous forme de jetons infalsifiables permet d’éradiquer la fraude et le marché noir de la revente d’avoirs. Des institutions et fédérations d’envergure utilisent déjà ces mécanismes transparents sans que le spectateur n’ait besoin de manipuler le moindre portefeuille de monnaie virtuelle.

Le secteur des biens matériels et du luxe adopte également ce registre pour moderniser la traçabilité. Le jeton se substitue progressivement aux cartes de garantie papier traditionnelles, offrant une preuve d’authenticité numérique inaltérable, facilement transférable lors d’une revente d’occasion ou utilisable pour déclarer un vol. De même, dans le secteur des biens d’équipement reconditionnés, la création d’un passeport numérique garantit l’historique de maintenance et la transparence du parcours d’un produit.

L’observation de l’activité globale confirme ce changement de paradigme. Alors que la valeur monétaire moyenne des transactions s’est écroulée, la quantité globale de jetons échangés continue de progresser de manière régulière. Ce croisement de courbes démontre une transition historique : le marché abandonne définitivement la spéculation financière de masse pour s’ancrer dans des usages opérationnels et discrets au service de l’économie numérique.