La conférence du Musée de l’Armée retrace une période charnière de l’histoire militaire française, celle de la guerre franco-prussienne de 1870 et du gouvernement de la Défense nationale.
Face à la débâcle des armées impériales à Sedan et à l’encerclement de Metz, la toute jeune République tente désespérément de mobiliser l’ensemble du territoire pour repousser l’envahisseur prussien. Dans cette atmosphère de ferveur patriotique et d’urgence absolue, un phénomène singulier émerge : des milliers de citoyens, artisans, ingénieurs ou simples rêveurs, proposent leurs inventions pour sauver la patrie en danger.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Un sursaut patriotique universel : face à l’imminence du désastre, la population française s’engage massivement, offrant des fonds, des cloches d’églises à fondre ou des concepts d’armes pour soutenir l’effort de guerre.
- Une commission scientifique pour canaliser l’ingéniosité : sous la direction de Jules Simon, cette institution a évalué des centaines de projets citoyens, séparant les innovations industrielles viables des concepts les plus farfelus.
- L’amorce de la guerre industrielle moderne : l’urgence du conflit a stimulé des recherches novatrices sur les blindages mobiles, les trains armés, la direction des aérostats et même l’usage théorique de gaz toxiques.
L’appel aux forces vives de la patrie
Après la capture de l’empereur Napoléon III et la proclamation de la République, le gouvernement provisoire doit poursuivre la guerre à tout prix. Léon Gambetta, coordinateur infatigable de la résistance nationale, quitte Paris en ballon pour organiser la défense depuis la province.
La France dispose encore de ressources financières importantes et d’un réservoir d’hommes considérable grâce aux gardes nationaux mobiles. Cependant, l’armement fait cruellement défaut : les meilleures troupes et les équipements modernes ont été capturés ou sont assiégés dans Metz.
Face à cette pénurie, le gouvernement lance un appel pressant à toutes les initiatives individuelles. Les murs des villes non occupées se couvrent d’affiches appelant à la mobilisation générale des esprits et des bras.
Les femmes sont invitées à coudre des vêtements chauds pour les soldats qui affrontent un hiver particulièrement rigoureux. À Paris, l’ambiance est fiévreuse et la population réclame des armes pour briser le siège prussien.
La mobilisation industrielle et les dons citoyens
Pour fabriquer l’artillerie lourde qui manque tant aux troupes françaises, l’État fait appel à l’industrie privée et à la générosité publique. Des souscriptions patriotiques sont lancées par des corporations, des journaux ou des comités scientifiques.
Les citoyens rivalisent d’imagination pour financer l’effort de guerre. Des ouvriers de la chaussure offrent un canon baptisé de leur saint patron : le saint Crépin.
D’autres souscriptions permettent d’offrir des pièces d’artillerie nommées en l’honneur de Victor Hugo ou de Voltaire.
Les dons prennent parfois une forme matérielle directe. Des paroisses et des municipalités décident de descendre les cloches de leurs églises pour les offrir aux fonderies nationales.
L’objectif est clair : transformer le bronze sacré en pièces d’artillerie capables de foudroyer les lignes prussiennes.
Certains prêtres accompagnent leur don de requêtes surprenantes, demandant qu’après la victoire, l’État leur restitue une cloche fondue à partir des canons pris à l’ennemi.
Des armes nouvelles nées de l’urgence
Puisque les manufactures d’armes d’État ne suffisent plus à la tâche, des ateliers privés s’improvisent producteurs d’artillerie et de mitrailleuses. Le Conservatoire des arts et métiers expose même des modèles réglementaires pour que les artisans puissent venir les copier librement.
Des fondeurs de cloches, comme la célèbre famille Bollée au Mans, se lancent dans l’aventure. Ne disposant pas des machines-outils nécessaires pour reproduire à l’identique les canons de l’armée, Amédée Bollée adapte les plans à son propre outil de production. Il conçoit ainsi une mitrailleuse originale à trente tubes.
À Lyon, des mécaniciens fabriquent également leurs propres modèles de mitrailleuses à tubes multiples pour équiper les gardes nationaux du Rhône. En parallèle, des armuriers privés ressortent des cartons des brevets rejetés par le second empire.
C’est le cas du revolver Devismes, qui trouve enfin preneur auprès des officiers de la Défense nationale.
On assiste aussi à la conversion frénétique d’anciens fusils se chargeant par la bouche. Grâce à des systèmes ingénieux, de vieux fusils obsolètes sont transformés en armes à chargement par la culasse. Cette modification permet d’augmenter considérablement la cadence de tir des troupes de volontaires.
Les machines de guerre et boucliers mobiles
L’abondance de projets adressés à la commission scientifique révèle une obsession commune : protéger la poitrine des soldats contre le feu dévastateur de l’artillerie prussienne. Pour y parvenir, les inventeurs imaginent toutes sortes de protections mobiles et de blindages improvisés.
Des projets de forteresses roulantes et de boucliers en fer sont soumis au ministère. Un inventeur propose des boucliers inclinés montés sur roues, affirmant que leur pente unique suffit à dévier les obus ennemis.
Un autre imagine une meurtrière mobile construite à partir de rails de chemin de fer.
Certains concepts préfigurent de manière saisissante les chars d’assaut modernes. C’est le cas de la forteresse indestructible proposée par un citoyen nommé Jourdain.
Son projet décrit une gigantesque structure blindée capable d’abriter vingt hommes et des munitions pour un mois. Il propose de déployer ces monstres d’acier le long d’une ligne défensive continue allant de Lille à Besançon.
La commission scientifique accueille ces idées avec un mélange de respect patriotique et de scepticisme technique. Face aux projets de forteresses volantes, les officiers annotent parfois les dossiers avec ironie : la meilleure forteresse ambulante reste la poitrine d’un homme courageux.
Les voies de communication et projets insolites
La recherche de solutions pour briser l’isolement de Paris assiégé stimule également l’esprit d’invention. Pour assurer la liaison entre la capitale et la province, les ballons montés deviennent indispensables. Cependant, leur dérive incontrôlable au gré des vents pousse les ingénieurs à concevoir des systèmes de direction complexes.
Des projets de ballons équipés de voiles directionnelles ou de gouvernants mobiles sont imaginés par des citoyens. Pour contourner les lignes ennemies par le bas, un inventeur propose même un canot sous-marin fluvial destiné à circuler discrètement sous les eaux de la Seine.
L’urgence de la situation inspire également des projets d’armes de destruction massive avant l’heure. Plusieurs citoyens préconisent l’usage de gaz asphyxiants pour étouffer les assaillants.
Un pharmacien suggère de fabriquer des obus toxiques tandis qu’un vétérinaire propose d’enduire de poison des chausse-trappes pour décimer la cavalerie ennemie.
Enfin, d’autres propositions confinent au merveilleux ou à l’absurde. Un garde forestier suggère de miner systématiquement les arbres des forêts pour les faire s’effondrer sur les convois ennemis.
Un autre inventeur dessine un lance-pierre géant tendu entre des troncs d’arbres, capable de projeter d’immenses blocs de pierre pour terroriser et écraser les rangs prussiens.
Un foisonnement révélateur d’une époque
Bien que la majorité de ces projets soient restés à l’état de croquis ou aient été rejetés pour leur manque de réalisme, ce foisonnement témoigne de la vitalité de la société française. La révolution industrielle en cours imprègne l’imaginaire des inventeurs de l’époque.
Ces lettres de citoyens, envoyées des quatre coins de la France, montrent que l’appel à la résistance a trouvé un écho profond. Même après la signature de l’armistice, des courriers continuent d’arriver au ministère pour proposer l’arme miracle qui sauvera la nation.
Parmi ces archives se cachent des propositions étonnantes, comme celle d’un Lyonnais suggérant d’adopter un drapeau national aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Ce symbole de paix et d’alliance devait réconcilier les partisans du drapeau tricolore et du drapeau rouge.
Bien qu’anecdotique, cette proposition illustre l’espoir de reconstruction et de concorde qui animait les esprits au sortir d’une année terrible.