Franck Ferrand retrace le destin hors norme du jeune Franz Liszt. Au début du dix-neuvième siècle, la musique vit une profonde mutation avec le déclin du mécénat aristocratique. Les artistes doivent désormais séduire un public élargi, avide de figures héroïques et de prouesses spectaculaires.

C’est dans ce contexte de transition que le jeune prodige hongrois va s’imposer. Il va redéfinir la figure du virtuose et poser les bases de la célébrité moderne.

Ce qu’il faut retenir

  • L’invention du récital moderne : Franz Liszt révolutionne le rapport au public en inventant la forme moderne du concert en solitaire, affirmant avec audace une formule restée célèbre : le concert, c’est moi.
  • La dualité d’une icône romantique : toute sa vie durant, l’artiste oscille entre une quête effrénée de gloire et de conquêtes et un penchant mystique prononcé pour la religion et la solitude.
  • Une influence culturelle globale : au-delà de sa virtuosité technique transcendante, il utilise le piano comme un outil de vulgarisation des œuvres symphoniques et devient la première véritable superstar internationale.

Le jeune Franz Liszt

Le petit Franz naît dans un village de Hongrie. Très tôt, ses dispositions exceptionnelles pour la musique se manifestent et le conduisent à Vienne. Dans la capitale autrichienne, il suit les enseignements de maîtres réputés : Antonio Salieri et Carl Czerny. Ce dernier, impressionné par les facultés hors norme de son élève, refuse promptement d’être rétribué. Czerny constate que la nature a engendré un pianiste capable de tout jouer dès la première lecture.

À l’âge de douze ans, son maître lui annonce qu’il n’a plus rien à lui apprendre. Il lui conseille de rejoindre Paris, la ville phare de l’Europe culturelle. L’arrivée en France a lieu en 1823 sous le règne de Charles X. Leaccueil parisien s’avère initialement décevant : Luigi Cherubini, alors directeur du Conservatoire, refuse de l’intégrer en appliquant strictement le règlement qui interdit l’accès de l’institution aux étrangers.

Le salut du jeune prodige vient d’une rencontre déterminante avec le facteur de pianos Sébastien Érard. Ce dernier lui fournit un instrument à la pointe de la technologie : un piano doté du mécanisme de double échappement qui autorise la répétition rapide d’une même note. Équipé de cet outil moderne, Franz Liszt s’apprête à conquérir la capitale et à déclencher les passions.

La presse parisienne s’enflamme immédiatement pour ce talent précoce. Certains critiques affirment que le génie de Mozart s’est réincarné dans ce corps d’enfant dont les bras atteignent à peine les extrémités du clavier. Les années suivantes voient s’enchaîner les tournées à travers la France, l’Angleterre et l’Irlande. Cependant, ce rythme effréné épuise l’adolescent.

À l’âge de seize ans, alors qu’il effectue une cure à Boulogne-sur-Mer, son père Adam Liszt meurt de la typhoïde. Avant de s’éteindre, ce père lucide prophétise que la passion de son fils pour les femmes l’emportera sur son dévouement à la musique. Profondément bouleversé, Franz abandonne temporairement les concerts pour s’installer à Paris avec sa mère et vivre de ses leçons.

C’est à cette période qu’il s’éprend de l’une de ses élèves, Caroline de Saint-Cricq. Cette idylle naissante est rapidement brisée par le père de la jeune aristocrate. Ce dernier chasse le musicien et marie sa fille à un diplomate. Cette première grande blessure amoureuse coïncide avec les bouleversements politiques de la révolution de 1830.

La rivalité avec Sigismond Thalberg

Dans les salons de la monarchie de Juillet, la réputation de Franz Liszt grandit. Le peintre Henri Lehmann réalise un portrait qui capte toute l’ambivalence du jeune homme : un tempérament magnétique partagé entre le désir de gloire et l’attrait de la solitude religieuse. Liszt travaille son instrument de manière obsessionnelle. Il pose des livres de Dante, Shakespeare ou Lamartine sur son pupitre pour nourrir son esprit pendant que ses doigts parcourent le clavier.

Pour lui, le piano est un outil de conquête totale : une conquête artistique qui lui permet de transcrire les symphonies de Beethoven ou de Berlioz, une conquête sociale auprès de la haute noblesse, et une conquête galante. Mais un rival de taille vient troubler sa suprématie parisienne : Sigismond Thalberg. Profitant d’un séjour de Liszt en Suisse, Thalberg enchaîne les succès à Paris, soutenu par la haute société.

Le conflit éclate par voie de presse. Liszt publie dans la Revue et Gazette musicale une critique d’une grande virulence. Il y qualifie les œuvres de son rival de compositions vides, médiocres et souverainement ennuyeuses. L’affrontement trouve son paroxysme dans les salons de la princesse de Belgiojoso.

Le 31 mars 1837, le tout-Paris se rassemble pour assister à un duel musical historique entre les deux virtuoses de vingt-quatre ans. Des personnalités comme Frédéric Chopin et Carl Czerny assistent à l’événement. Thalberg interprète sa fantaisie sur Moïse de Rossini, tandis que Liszt exécute sa fantaisie sur Niobé de Pacini.

Liszt l’emporte de manière incontestable. Pour ménager les susceptibilités, la princesse de Belgiojoso résume la situation par un mot d’esprit célèbre : Thalberg est le premier pianiste du monde, mais Liszt est le seul.

Marie d’Agoult et la « Glanzperiode »

Au début des années 1830, Liszt se lie d’amitié avec Hector Berlioz, Niccolò Paganini et Frédéric Chopin. C’est par l’intermédiaire de ce dernier qu’il rencontre Marie d’Agoult lors d’une soirée privée. La comtesse, âgée de vingt-huit ans et déjà mère de deux enfants, est subjuguée par l’allure spectaculaire et le génie de ce jeune homme au visage pâle.

Leur liaison amoureuse va durer dix ans. En 1835, pour fuir le scandale de leur relation, le couple s’exile en Suisse. Cette période d’intimité donne naissance à trois enfants : Blandine, Cosima et Daniel. C’est aussi le temps de la création musicale avec la composition des premières Années de pèlerinage, reflets de leurs voyages.

Cette vie retirée prend fin lorsque Liszt apprend que des crues terribles ont ravagé le Danube en Hongrie. Réveillé par un élan patriotique, il quitte le foyer familial pour donner des concerts de bienfaisance à Vienne et à Budapest. Ce retour sur scène marque le début de la « Glanzperiode », la période de gloire absolue.

Le public développe une véritable hystérie collective que l’on qualifiera plus tard de « Lisztomania ». Des foules d’étudiants escortent son équipage, des admiratrices conservent ses mégots de cigare dans leurs corsets comme des reliques. Liszt flatte son propre ego en racontant ses nombreuses conquêtes féminines dans ses lettres à Marie.

Fatiguée par ces infidélités répétées, Marie d’Agoult met fin à leur relation en 1847 par une lettre de rupture cinglante. Elle y dénonce un saltimbanque et un séducteur parvenu. Sous le pseudonyme de Daniel Stern, elle publie le roman Nélida, une œuvre de fiction qui égratigne cruellement l’image du pianiste.

La fin de cette union tumultueuse ouvre un nouveau chapitre. En 1842, Liszt est nommé chef d’orchestre à la cour de Weimar. Sa trajectoire personnelle et artistique pousse les analystes à diviser son existence en trois grands stades philosophiques : la figure de Don Juan le jouisseur jusqu’en 1848, la figure de Faust le théoricien de la musique de l’avenir à Weimar, et enfin la figure d’Ahasvérus le juif errant, en quête d’absolu mystique entre Rome, Weimar et Budapest.