La fin de la Première Guerre mondiale est souvent perçue comme un point de rupture net, symbolisé par l’armistice de 1918. Pourtant, l’analyse des archives et de l’historiographie moderne démontre que la sortie de guerre fut un processus long, chaotique et violent, particulièrement en Méditerranée orientale.
Le démantèlement de l’Empire ottoman a ouvert une période d’intenses tractations diplomatiques et de conflits armés pour le contrôle de territoires stratégiques. Au cœur de cette transition géopolitique, la Syrie est devenue le théâtre d’une expérience mandataire française complexe, orchestrée par le général Gouraud.
Cette conférence met en lumière les coulisses politiques, les rivalités coloniales et les fractures locales qui ont façonné le Moyen-Orient moderne durant les années vingt.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- La Grande Guerre s’est prolongée bien au-delà de 1918 dans l’ancien Empire ottoman, où les frontières ont été redessinées par les armes et la diplomatie jusqu’en 1923.
- L’établissement du mandat français en Syrie s’est heurté à une triple opposition : la rivalité hégémonique des Britanniques, le nationalisme arabe de la famille hachémite et l’essor de la Turquie moderne de Mustapha Kemal.
- Le découpage territorial et le projet de fédération syrienne répondaient à des réalités confessionnelles et régionales préexistantes, et non à une simple volonté impérialiste de diviser pour régner.
La construction géographique de la Syrie
La Syrie de 1914 ne ressemble en rien à l’État contemporain. Sous l’administration ottomane, elle forme un quadrilatère longitudinal englobant le Liban, la Palestine, la Cilicie et la Syrie proprement dite autour de Damas. Cette configuration historique va éclater sous la pression des intérêts géostratégiques occidentaux pendant la guerre.
Les Britanniques cherchent prioritairement à protéger le canal de Suez et leur flanc droit. Pour ce faire, ils estiment indispensable de soustraire la Palestine à l’ensemble syrien pour la placer sous leur contrôle. Cette ambition provoque la colère de la France, qui réplique en formulant le concept de Syrie intégrale. Le parti colonial français revendique alors la totalité du territoire originel au nom de sa mission historique de protection des chrétiens d’Orient.
Parallèlement, les officiers de renseignement britanniques, à l’image de Lawrence d’Arabie, dessinent des cartes alternatives. Lawrence imagine un immense empire arabe au profit de la famille hachémite. Dans ce projet, les fils du chérif Hussein se partagent le Moyen-Orient. Fayçal se voit attribuer l’intérieur de la Syrie avec Damas. Les ambitions françaises y sont réduites à de minuscules enclaves côtières autour de Beyrouth et d’Alexandrette. Face à cette menace, le lobby colonial français pousse pour obtenir la zone la plus large possible. Les célèbres accords Sykes-Picot de 1916 scellent un compromis précaire. La France renonce à la Palestine mais obtient une extension vers le désert et l’intérieur des terres.
Une concurrence extrêmement forte entre les Français et les Anglais
À l’automne 1918, la situation sur le terrain est marquée par un déséquilibre flagrant. Les généraux français se sont concentrés sur le front occidental, délaissant le front oriental. L’armée britannique compte près de cent mille hommes en Syrie, contre moins de dix mille pour les forces françaises.
Fort de cette supériorité, le maréchal britannique Allenby exerce une véritable dictature militaire sur la région. Les officiers français ne peuvent circuler sans autorisation anglaise. Les Britanniques favorisent ouvertement l’installation de Fayçal à Damas, espérant ainsi bâtir un Grand Orient sous influence anglaise. Les territoires occupés sont divisés en quatre zones, cantonnant les Français sur le littoral libanais et en Cilicie, tout en abandonnant la Syrie intérieure aux forces chérifiennes.
Pour débloquer la situation, Georges Clemenceau décide d’envoyer un homme d’envergure : le général Henri Gouraud. Ce choix est paradoxal car Clemenceau est un anticolonialiste convaincu, alors que Gouraud est une figure légendaire de l’armée coloniale. Le chef du gouvernement choisit Gouraud pour son obéissance et son prestige militaire. Sa mission initiale est d’installer Fayçal sur le trône de Syrie dans le cadre d’un royaume arabe protégé par la France. Gouraud possède une grande stature, est respectueux de l’Islam et s’entend bien avec les Britanniques, ce qui permet de négocier la relève des troupes anglaises à la fin de l’année 1919.
Une sortie de guerre différée
Dès son arrivée, le général Gouraud constate que ses pouvoirs sont en trompe-l’œil et que la région s’embrase. La guerre reprend sur deux fronts. Au nord, Mustapha Kemal mène une contre-offensive fulgurante en Cilicie pour en chasser les Français et les Arméniens. À l’est, les nationalistes arabes harcèlent les troupes françaises.
Gouraud comprend qu’il n’a pas les moyens de mener deux guerres de front avec seulement trente-cinq mille hommes. Sur ordre de Paris, il engage des négociations avec Mustapha Kemal, qui aboutiront plus tard au retrait français de Cilicie. Dans le même temps, les relations avec Fayçal se détériorent gravement.
Fayçal joue un jeu double. Il a accepté l’aide financière et les conseillers de la France en échange de sa couronne, mais il cache cet accord à son entourage. En mars 1920, le Congrès de Damas, dominé par des nationalistes radicaux, proclame unilatéralement Fayçal roi de la Syrie intégrale. Cette décision provoque la rupture avec Paris et Londres. Face aux attaques incessantes contre la voie ferrée, le gouvernement français ordonne à Gouraud de marcher sur Damas. En juillet 1920, la bataille de Khan Mayssaloun brise l’armée chérifienne et met fin au règne de Fayçal. Gouraud en profite pour proclamer la création du Grand Liban, garantissant à la France une base solide et fidèle sur la côte méditerranéenne.
Comment interpréter le mandat
Le système du mandat, inventé par la Société des Nations en 1919, introduit une nouvelle forme de tutelle internationale. Inspiré par les principes du président Wilson sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le mandat oblige la puissance tutélaire à conduire le territoire vers l’indépendance. La conférence de San Remo attribue officiellement la Syrie et le Liban à la France.
Pour organiser ce territoire, le secrétaire général Robert de Caix conçoit une doctrine mandataire originale. Constatant les rivalités séculaires entre les différentes communautés, il propose de diviser la Syrie en plusieurs micro-États autonomes : l’État d’Alep, l’État de Damas, le territoire des Alaouites et le Djebel Druze. Ce projet de fédération syrienne est initialement bien accueilli par les notables locaux, qui y voient une source de financements français.
La machine politique s’enraye lorsque Paris refuse de subventionner cette organisation. Le gouvernement métropolitain exige que les administrations locales se financent par l’impôt, comme dans les colonies traditionnelles. Privés de l’argent français, les notables se détournent du mandat. La Syrie devient ce que Robert de Caix appelle la Cendrillon des entreprises d’outre-mer : un territoire délaissé par le budget français, où la France doit maintenir sa présence à moindre coût. Gouraud, découragé par le manque de moyens et profondément marqué par un attentat auquel il a survécu, décide de démissionner et quitte le Levant.
Le choix des militaires et des diplomates
La succession des hauts-commissaires français durant les années vingt reflète les oscillations de la politique parisienne entre fermeté militaire et ouverture diplomatique. Au général Weygand succède le général Sarrail, un militaire républicain et laïc dont la gestion maladroite va mettre le feu aux poudres.
La grande révolte druze éclate en 1925 sous l’impulsion de Sultan al-Atrache. Ce chef de guerre réclame des fonds politiques pour maintenir l’ordre dans sa région, une pratique coloniale courante que les nouveaux dirigeants métropolitains ne comprennent pas. De plus, les tentatives de modernisation forcée et de levée d’impôts par des administrateurs militaires exaspèrent la population. Sarrail refuse de recevoir les chefs druzes, déclenchant une insurrection générale.
L’armée française répond par un usage immodéré de la force. Face à la guérilla, elle utilise l’artillerie lourde et l’aviation, allant jusqu’à bombarder les faubourgs de Damas. Le scandale international et l’indignation de la presse contraignent Paris à changer de cap. Le pouvoir politique rappelle les militaires et nomme des diplomates, comme Henri de Jouvenel et Henri Ponsot. La France tente alors de promouvoir un humanisme colonial, favorisant la création d’un Parlement et la rédaction d’une Constitution, tandis que Robert de Caix gère les dossiers techniques depuis la commission des mandats à Genève.
Conclusion
Les années vingt en Syrie montrent que la transition vers la paix fut laborieuse et ne s’acheva véritablement qu’en 1923 avec le règlement de la question turque. Cette période a vu naître un nationalisme arabe moderne, d’abord instrumentalisé par les Hachémites, puis structuré par des élites républicaines locales autour du Parti national.
Le bilan du mandat est contrasté. Bien que la propagande nationaliste ait construit une légende noire autour du général Gouraud, l’histoire montre qu’il fut un administrateur pragmatique et respectueux des traditions locales. Sur le plan économique, la France a développé d’importantes infrastructures, modernisé le port de Beyrouth et ouvert le territoire à l’archéologie mondiale. Cependant, le mandat a souffert d’une contradiction interne : conçu comme un tremplin vers l’indépendance, il s’est transformé en une administration bureaucratique rigide, calquée sur le modèle algérien.
Enfin, l’expérience des années vingt éclaire les dynamiques contemporaines du Moyen-Orient. Les projets de décentralisation et les rivalités historiques entre le nord et le sud, notamment l’incapacité séculaire d’Alep et de Damas à s’entendre durablement, se sont rappelés à la mémoire de l’histoire lors des crises récentes qui ont secoué la Syrie.