Dans cette conférence captivante dispensée à l’Université PSL, le juriste et professeur Alain Supiot s’interroge sur la définition et l’avenir d’un travail véritablement humain. En croisant le droit, l’histoire et la philosophie, il retrace la manière dont nos sociétés ont façonné, puis déstructuré, la relation entre l’être humain et l’effort productif.

Ce qu’il faut retenir

  • La genèse historique : l’idée d’un régime de travail humain est née au lendemain de la Première Guerre mondiale, en réaction à la gestion industrielle des vies humaines et à la mobilisation totale.
  • La double déviation du travail : un travail perd son humanité lorsqu’il bascule soit dans le déni de la pensée par une mécanisation excessive, soit dans le déni de la réalité par une manipulation purement virtuelle de symboles et de chiffres.
  • La mutation cybernétique : la gouvernance contemporaine a substitué à l’ancienne organisation taylorienne un pilotage par les résultats et la performance quantifiée, provoquant une perte de sens et une explosion des risques psychosociaux.

La naissance d’un concept face à la mobilisation totale

L’histoire moderne du travail trouve ses racines dans le traumatisme collectif de la Première Guerre mondiale. Pour la première fois, des nations entières ont géré les populations comme du matériel brut destiné à alimenter le front.

Le philosophe Ernst Jünger a qualifié ce phénomène de mobilisation totale. L’organisation industrielle s’est alors étendue à l’ensemble de la société en temps de paix.

Face à cette réification de la personne humaine, le traité de Versailles a créé l’Organisation internationale du travail en 1919. Le texte fondateur affirme une conviction essentielle : la paix universelle exige l’établissement d’un régime de travail réellement humain.

Les deux visages de l’humanisation du travail

La notion de travail humain peut s’analyser à travers deux prismes distincts. Le premier prisme, exigeant, s’intéresse à la nature même de l’activité.

Le propre de l’homme réside dans sa capacité à projeter une idée mentale dans le monde physique. Comme le soulignait la philosophe Simone Weil, l’effort permet à la raison de saisir le monde matériel.

À l’inverse, l’activité devient inhumaine dès qu’elle franchit deux limites extrêmes : le déni de la pensée et le déni de la réalité.

Le déni de la pensée survient lorsque le travailleur est réduit au rôle d’exécutant aveugle. Le taylorisme a poussé cette logique jusqu’à interdire aux salariés de réfléchir durant leur labeur.

Le déni de la réalité touche les travailleurs intellectuels et les financiers. Séparés du monde réel, ces manipulateurs de symboles évoluent dans une illusion de toute-puissance et basculent parfois dans des dérives spéculatives destructrices.

Le compromis fordiste et ses limites

La seconde lecture du concept repose sur une ambition plus modeste : rendre les conditions d’exécution supportables sans transformer la nature du travail.

C’est cette interprétation pragmatique qui a prévalu au XXe siècle. Elle a donné naissance au compromis fordiste et au droit du travail moderne.

Dans ce modèle, le salarié accepte une subordination technique en échange d’une protection sociale et économique. Les négociations portent sur les salaires, les congés et la sécurité physique.

Cependant, le contenu technique et le sens même du travail restent exclus du débat démocratique. L’organisation de la production est abandonnée à une prétendue rationalité scientifique.

De la métaphore de l’horloge au modèle cybernétique

L’organisation de la société s’est longtemps appuyée sur le modèle de la physique classique et de la mécanique. L’entreprise était conçue comme une immense horloge dont l’humain constituait un simple rouage.

Aujourd’hui, cet imaginaire mécanique a laissé la place au paradigme cybernétique et informatique. La société est désormais représentée comme un réseau d’informations en constante rétroaction.

Dans ce nouveau cadre, le travailleur n’est plus un rouage obéissant. Il devient un système programmé pour optimiser en permanence sa propre performance.

Cette gouvernance par les nombres s’est diffusée dans tous les secteurs de la société. Elle affecte la recherche scientifique, la gestion des entreprises et les politiques publiques.

La mise en place de la loi organique relative aux lois de finances illustre cette mutation au sein de l’État. L’action publique est désormais pilotée par des indicateurs chiffrés et des objectifs quantitatifs.

Les pathologies de la performance et la quête de sens

Ce basculement vers une évaluation chiffrée permanente engendre des conséquences sanitaires graves. Les travailleurs subissent une pression constante pour dépasser leurs résultats précédents.

Les risques physiques d’autrefois cèdent la place à des souffrances psychiques majeures. Le stress, la dépression et le sentiment d’absurdité envahissent le quotidien des salariés.

De plus, la logique financière court-termiste détruit le cœur de métier des entreprises. En privilégiant les ratios boursiers sur la qualité des produits, les organisations s’épuisent et perdent leur raison d’être.

Pour restaurer un régime de travail réellement humain, il devient impératif de replacer la justice et le sens au centre des préoccupations. Le droit du travail doit réinventer des protections adaptées aux dérives du monde numérique et retrouver sa vocation fondamentale : préserver la dignité humaine face aux exigences marchandes.