Lors d’une conférence organisée à l’Université de Nantes, le journaliste et président de Reporters sans frontières Pierre Haski analyse la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale. À travers le prisme de son expérience de correspondant à Pékin, il décortique la trajectoire d’une nation passée en un quart de siècle du statut d’usine du monde à celui de deuxième puissance globale. Ce décryptage met en lumière les leviers politiques, économiques et sociaux qui permettent au régime de Xi Jinping de défier l’ordre occidental tout en s’imposant comme le principal rival stratégique des États-Unis.
Ce qu’il faut retenir
L’Occident s’est trompé sur le destin chinois. Il pensait que l’ouverture économique entraînerait une libéralisation politique. La Chine a prouvé l’inverse : elle a construit un capitalisme d’État hyper-performant tout en verrouillant strictement sa société.
Le contrat social repose sur la prospérité. En sortant des centaines de millions d’habitants de la pauvreté pour créer une classe moyenne massive, le Parti communiste garantit son soutien populaire. Les citoyens acceptent d’abandonner leurs libertés individuelles tant que leur niveau de vie s’améliore.
Le monde entre dans un face-à-face dangereux. Entre un modèle chinois convaincu du déclin de l’Occident et des États-Unis déterminés à freiner leur rival, nous vivons une phase de tensions globales sans règles du jeu établies, notamment autour d’enjeux stratégiques comme Taïwan et les technologies de pointe.
L’aveuglement occidental face à l’essor chinois
À la fin des années 1990, le monde occidental observait l’intégration de la Chine dans la mondialisation avec une forme d’arrogance.
Les dirigeants de l’époque s’imaginaient que l’Occident conserverait le monopole de l’innovation et des technologies à haute valeur ajoutée. Ils reléguaient ainsi la Chine aux rôles d’usine à bas coût et d’exécuteur des tâches polluantes. Cette grille de lecture reposait sur un complexe de supériorité. Elle a masqué la détermination de Pékin à investir massivement dans la recherche et à reconquérir son rang historique.
Une seconde erreur d’analyse tenait à une certitude idéologique. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, la croyance populaire voulait que le marché libre conduise inéluctablement à la démocratie libérale.
Les économistes pensaient que l’élévation du niveau de vie forcerait l’ouverture politique du régime. L’histoire a démontré le contraire. Le Parti communiste chinois a su assimiler les mécanismes du capitalisme tout en renforçant son contrôle autoritaire sur la population.
Le modèle du capitalisme d’État et le rôle de la classe moyenne
Le traumatisme causé par l’effondrement du bloc soviétique en 1991 a directement façonné la stratégie chinoise.
Les dirigeants à Pékin ont compris que la population de l’URSS n’avait rien défendu car elle n’avait rien à perdre. Pour pérennisé le pouvoir, il fallait donner aux citoyens un intérêt matériel direct à la stabilité du régime.
Sous la conduite de Deng Xiaoping, la Chine a donc entrepris de bâtir une immense classe moyenne. En l’espace de deux décennies, cette population solvable est passée de quelques dizaines de millions d’individus à plus de 400 millions de personnes. Cette classe urbaine consommatrice constitue aujourd’hui le véritable pilier social du Parti communiste.
Pour légitimer cette évolution théorique, le parti s’est même ouvert aux entrepreneurs et aux capitalistes : il a complètement redéfini sa doctrine sociétale.
Les acrobaties idéologiques ont permis au régime de passer d’un étatisme balbutiant à un capitalisme d’État conquérant. Les entreprises nationales et privées rivalisent désormais avec les géants mondiaux, tout en restant sous la tutelle vigilante de l’appareil d’État.
La planification stratégique à long terme
La force du modèle chinois réside dans sa capacité à planifier ses ambitions sur plusieurs décennies.
Cette vision de long terme s’illustre parfaitement dans le secteur de la transition énergétique. Alors que l’Europe et l’Amérique s’éveillent à peine à la nécessité du véhicule électrique, Pékin anticipe cette mutation depuis plus de dix ans. Le régime a pris le contrôle quasi-total des chaînes d’approvisionnement en matières premières stratégiques, comme le cobalt et le lithium, principalement extraits en Afrique puis raffinés sur le sol chinois.
Il en va de même dans le secteur des télécommunications. La stratégie chinoise a consisté à introduire progressivement ses propres standards technologiques lors des successives générations de réseaux mobiles.
Parti d’une position marginale au début des années 2000, le géant Huawei s’est imposé jusqu’à devenir l’acteur prédominant de la 5G mondiale. Cette capacité d’anticipation méthodique s’oppose à la dictature du court terme qui caractérise souvent les démocraties occidentales.
Gestion de crise et légitimation de l’autoritarisme
L’efficacité supposée de la machine d’État sert de justification constante au durcissement du contrôle social, particulièrement marqué sous la présidence de Xi Jinping.
La gestion de la pandémie de covid-19 offre un exemple saisissant de cette mécanique. Malgré une opacité initiale catastrophique et des tentatives de censure à Wuhan, l’appareil d’État a réussi à retourner la situation à son avantage.
Le maillage autoritaire de la société a été immédiatement réorienté vers la gestion sanitaire. Le confinement strict de métropoles de plus de dix millions d’habitants, l’isolation des malades et le déploiement massif de technologies de traçage ont été présentés comme la preuve de la supériorité du système socialiste sur les démocraties occidentales.
La population intériorise cette discipline drastique. Elle préfère la promesse de sécurité formulée par le pouvoir aux incertitudes du monde extérieur.
Cette soumission s’appuie également sur des réseaux d’influence très denses. Avec plus de 90 millions de membres, le Parti communiste s’infiltre dans chaque entreprise, université ou quartier, agissant autant comme un levier de carrière individuelle que comme une courroie de transmission des ordres du sommet.
Les vulnérabilités économiques et démographiques
Malgré sa puissance affichée, le colosse chinois affronte des fragilités structurelles majeures qui risquent d’enrayer son moteur économique.
La plus grave menace concerne la démographie. La politique stricte de l’enfant unique, appliquée pendant près de quatre décennies, a provoqué un vieillissement accéléré de la population. Contrairement aux pays développés qui sont devenus riches avant de vieillir, la Chine risque d’être confrontée au vieillissement prématuré de ses habitants avant d’avoir consolidé ses systèmes de protection sociale.
Les tentatives récentes du gouvernement pour encourager la natalité se heurtent à la réalité économique de la jeunesse urbaine.
L’explosion des coûts de l’immobilier, liée à une spéculation intense, et la pression concurrentielle extrême dès le plus jeune âge freinent la constitution de familles nombreuses. La compétition féroce sur le marché du travail pousse la société vers un épuisement social que le pouvoir tente de réguler par des mesures brutales, comme l’interdiction du secteur lucratif du soutien scolaire privé.
Sur le plan financier, l’absence de retraites généralisées pour l’ensemble des citoyens et le coût élevé de l’accès aux soins de santé modernes constituent d’autres zones d’ombre.
Bien que le système de santé s’appuie en partie sur la médecine traditionnelle pour assurer les soins de proximité, les ménages restent vulnérables aux chocs économiques. La crise du secteur immobilier, symbolisée par les difficultés de géants de la construction comme Evergrande, illustre les déséquilibres d’un marché saturé de dettes que le pouvoir central tente de maîtriser sans provoquer de panique systémique.
L’obsession de Taïwan et la nouvelle guerre froide
L’affirmation de la Chine sur la scène internationale s’accompagne d’une posture diplomatique offensive. Pour le président Xi Jinping, qui se perçoit comme le restaurateur de la grandeur impériale, la réunification avec Taïwan représente l’ultime étape pour effacer le siècle d’humiliation imposé autrefois par les puissances étrangères.
Cette question dépasse la simple dimension territoriale. Elle touche au cœur de l’identité nationale et du narratif historique porté par le régime.
La situation s’est fortement compliquée en raison des évolutions politiques internes à l’île. L’écrasement de l’autonomie démocratique à Hong Kong a définitivement détruit la crédibilité du modèle « un pays, deux systèmes » aux yeux des Taïwanais. La vaste majorité des 23 millions d’habitants de l’île rejette désormais toute perspective d’intégration et revendique une identité propre.
Pékin privilégie une stratégie de grignotage et de guerre hybride plutôt qu’un affrontement militaire direct aux conséquences dévastatrices.
La Chine cherche à asphyxier Taïwan par la pression économique, la désinformation et l’attraction d’une partie de sa jeunesse vers les opportunités professionnelles du continent. Sur le plan mondial, ce dossier cristallise l’affrontement entre Washington et Pékin.
Nous sommes entrés dans une phase de rivalité globale qui rappelle les pires heures de la guerre froide, mais sans les mécanismes de régulation ou de coexistence pacifique établis à l’époque entre Américains et Soviétiques.
Dans un monde où Pékin considère l’Occident comme une puissance sur le déclin et perçoit ses propres institutions comme le seul modèle d’avenir, l’absence de règles communes fait de chaque friction technologique, maritime ou diplomatique un étincelle potentielle. La stabilité du monde repose désormais sur l’équilibre fragile entre la quête d’hégémonie chinoise et la capacité de résistance des démocraties.