Au début des années 1990, le démantèlement de la Yougoslavie plonge les Balkans dans un conflit armé d’une violence inouïe. Alors que la guerre frappe aux portes de l’Europe, les organisations humanitaires se retrouvent en première ligne aux côtés des populations civiles.

Dans cet épisode du podcast Programme B produit par Binge Audio en partenariat avec Médecins Sans Frontières, l’ancien président de l’ONG Rony Brauman livre un témoignage d’une lucidité décapante. Il retrace son expérience du conflit bosnien, du siège de Sarajevo jusqu’au drame de Srebrenica, tout en interrogeant la responsabilité morale et politique des interventions internationales.

Ce qu’il faut retenir

  • L’action humanitaire a été instrumentalisée par les puissances occidentales comme un paravent commode. Elle a servi à masquer leur refus d’intervenir militairement pour stopper l’agression des populations civiles.
  • Le drame de Srebrenica a tragiquement illustré les limites des « zones de sécurité » de l’ONU. Ces espaces protégés par les casques bleus ont offert un faux sentiment de protection avant de se transformer en piège mortel.
  • Toute présence humanitaire en zone de guerre implique de servir au moins en partie les intérêts des belligérants. Les ONG doivent mesurer cette réalité pragmatique pour s’assurer que leur travail bénéficie en priorité aux victimes.

L’humanitaire comme paravent de l’inAction politique

En mai 1992, la guerre de Bosnie-Herzégovine s’intensifie brusquement. Les forces nationalistes serbes encerclent Sarajevo et bombardent la capitale. Au même moment, un convoi du Comité international de la Croix-Rouge est directement ciblé par une attaque de missile. Un délégué humanitaire y perd la vie.

Face à cette agression délibérée, Médecins Sans Frontières prend la décision inédite de retirer temporairement ses équipes. L’objectif n’est pas d’abandonner les victimes. Il s’agit d’adresser un signal politique brutal aux chancelleries européennes.

Rony Brauman dénonce alors une véritable mascarade diplomatique. L’aide humanitaire est utilisée par les gouvernements occidentaux pour se donner bonne conscience. Elle devient une distraction médiatique qui évite de poser la seule vraie question : la nécessité de défendre militairement les populations agressées.

À cette époque, l’Europe est profondément divisée sur la crise yougoslave. La France soutient le maintien de l’unité de la Yougoslavie et conserve une posture favorable à Belgrade. L’Allemagne, au contraire, précipite la reconnaissance de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie.

Cette paralysie intergouvernementale se trouve accentuée par le lancement de la campagne sur le traité de Maastricht. Les dirigeants européens préfèrent fermer les yeux sur le carnage en cours plutôt que de fragiliser le processus de construction communautaire.

Le siège de Sarajevo et l’appel sans précédent aux armes

Devant l’impuissance des secours traditionnels, le président de Médecins Sans Frontières brise un tabou fondamental du milieu humanitaire. En direct sur les ondes de radio, il demande publiquement une intervention militaire armée.

Ce positionnement est totalement révolutionnaire pour une ONG basée sur la neutralité. Les déclarations de Rony Brauman affirment haut et fort une vérité dérangeante : ce n’est pas avec du riz et des médicaments que l’on arrête une armée d’agression.

À Sarajevo, la population subit une double peine dramatique. D’un côté, les batteries d’artillerie serbo-bosniaques pilonnent la ville depuis les collines. De l’autre, les Nations unies imposent un blocus aérien stricts qui interdit l’acheminement des vivres par la route.

L’ONU nourrit la population à la cuillère à travers un pont aérien étriqué. Elle entérine de fait un siège informel au lieu de faire respecter le droit international. Cette posture de docilité face à la force brute pousse l’ONG à exiger des frappes ciblées pour désenclaver la ville.

Cette prise de position suscite des réactions contrastées. Bien accueillie par l’opinion publique et les équipes de l’association, elle attire à son auteur des menaces ciblées et des agressions verbales de la part de militants nationalistes serbes.

Vukovar, le drame fondateur et l’engrenage de la violence

Pour comprendre l’escalade de la guerre en Bosnie, il faut remonter à l’automne 1991. Dans la région frontalière de la Slavonie, la ville croate de Vukovar est assiégée par des milices serbes, notamment les célèbres Aigles blancs.

Des affrontements d’une violence extrême opposent les milices rivales dans cette cité mixte. Les massacres se succèdent et les infrastructures médicales sont visées sans aucun ménagement.

Médecins Sans Frontières tente d’évacuer près d’une centaine de blessés graves depuis l’hôpital de la ville. Le convoi humanitaire est piégé par un engin explosif posé spécifiquement sur le trajet. Plusieurs soignants sont grièvement touchés.

L’opération doit être interrompue en urgence. Dans les jours qui suivent la chute de la ville, les patients restés dans l’établissement hospitalier sont sauvagement exécutés par les miliciens.

Ce drame préfigure la barbarie qui va s’étendre à l’ensemble du territoire bosnien. Même si son souvenir a été en partie occulté par les horreurs ultérieures, l’épisode de Vukovar marque le point de départ d’une spirale destructrice incontrôlable.

La tragédie de Srebrenica et la trahison des casques bleus

L’enclave de Srebrenica représente l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire européenne récente. Située en territoire à majorité serbe, cette petite bourgade abrite des milliers de réfugiés bosniaques pris au piège.

En 1993, la Force de protection des Nations unies dépêche sur place le général français Philippe Morillon. Séquestré temporairement par la population désespérée, l’officier prononce une phrase restée tristement célèbre : « Nous ne vous abandonnerons pas ».

Médecins Sans Frontières décide d’installer ses équipes médicales dans la ville. Pour les habitants, la présence combinée des soignants et des soldats de l’ONU constitue la preuve matérielle de l’engagement de la communauté internationale. Cette présence suscite un sentiment trompeur de sécurité.

Deux ans plus tard, en juillet 1995, le piège se referme. L’armée serbe commandée par le général Ratko Mladić lance l’assaut final. Les casques bleus hollandais, désarmés et passifs, ne s’opposent pas à l’offensive.

Les militaires serbes séparent les familles. Les femmes, les jeunes enfants et les vieillards sont expulsés vers Tuzla. Plus de 8 300 hommes et adolescents en âge de combattre sont regroupés, méthodiquement exécutés et enterrés dans des fosses communes.

La justice internationale qualifiera ultérieurement ces atrocités de crime de génocide. Pour les organisations de secours, ce drame laisse un traumatisme indélébile et une question lancinante : leur présence a-t-elle contribué à entretenir l’illusion d’une protection qui n’existait pas ?

Changer de regard sur le rôle et l’éthique de l’humanitaire

L’expérience de la guerre en ex-Yougoslavie a profondément transformé les doctrines de l’action d’urgence. Elle a mis en lumière la nécessité d’abandonner toute vision naïve ou romantique du secours en temps de crise.

Les termes ronflants comme « zone de sécurité » se sont révélés être des pièges mortels. Désormais, les acteurs de terrain savent qu’un espace déclaré protégé par une résolution internationale sans moyens militaires réels est un signal d’alarme. Il indique aux populations qu’il faut fuir au plus vite.

Rony Brauman invite à traiter la question de l’instrumentalisation avec un pragmatisme lucide. Aucune organisation n’est autorisée à travailler sur un théâtre de conflit pour la beauté de sa morale. Son accès est toujours accordé parce qu’elle sert, d’une manière ou d’une autre, les intérêts des acteurs armés.

La véritable éthique de l’humanitaire ne consiste pas à nier cette réalité. Elle réside dans la capacité à évaluer en permanence l’équilibre des bénéfices. Les secours apportés doivent être infiniment plus utiles aux victimes qu’au pouvoir politique ou militaire en place.

Lorsque cette condition n’est plus remplie, ou lorsque l’aide sert de caution à un crime, l’ONG doit avoir le courage de remettre en cause son dispositif. Elle doit savoir dénoncer les complaisances diplomatiques et, si nécessaire, faire le choix douloureux de quitter le terrain.