Cette conférence réunit Anna Klossowski, historienne de l’art et fille de Loulou de la Falaise, ainsi qu’Élie Top, créateur de bijoux ayant débuté sa carrière aux côtés d’Yves Saint Laurent.
Organisée dans le cadre de l’exposition « Gold » au Musée Yves Saint Laurent Paris, cette rencontre explore le rôle central du bijou doré dans la création du couturier. En s’éloignant de la joaillerie traditionnelle, le créateur a fait de la fantaisie un élément indissociable de sa silhouette.
Ce qu’il faut retenir
Le bijou chez Yves Saint Laurent est pensé comme une extension du vêtement et non comme un simple accessoire. Il vient structurer, équilibrer ou bousculer la silhouette pour parfaire l’allure générale.
Le grand couturier privilégiait l’effet visuel, la théâtralité et la liberté créative à la valeur marchande des matériaux. Il préférait l’éclat du faux, du métal doré et du cristal de roche à l’ostentation des pierres précieuses.
La complicité avec Loulou de la Falaise a insufflé une brise de fraîcheur, d’audace et de spontanéité. Cette collaboration artistique a métamorphosé le style de la maison à partir des années 1970.
L’héritage du bijou fantaisie et le rejet de l’ostentation
L’histoire de l’or remonte à la nuit des temps. Utilisé depuis le Néolithique, ce métal précieux symbolise l’éternité, le pouvoir et la divinité.
Le XXe siècle marque pourtant une rupture fondamentale. Des figures visionnaires comme Gabrielle Chanel puis Elsa Schiaparelli ont introduit le bijou fantaisie dans la haute couture. Chanel a démocratisé le mélange du vrai et du faux en associant des perles d’imitation à des vêtements épurés. Schiaparelli a apporté une touche de surréalisme en osant employer des matériaux inattendus comme le plastique.
Yves Saint Laurent s’inscrit pleinement dans cette lignée. Il refusait l’idée qu’une femme doive porter sa fortune sur elle. Pour lui, le bijou bourgeois étalant sa richesse manquait d’audace et de modernité.
Le couturier affirmait d’ailleurs n’aimer que les faux bijoux. Cette approche lui offrait une liberté technique sans limites, lui permettant de concevoir des volumes spectaculaires et de privilégier l’impact visuel.
Le bijou comme élément architectural de la silhouette
Dans les croquis du créateur, le bijou est présent dès l’origine. Il n’est jamais pensé comme un ajout tardif ou secondaire.
Certaines manches de robes ou de jackets étaient intentionnellement dessinées plus courtes. Ce choix permettait de faire place à de larges manchettes dorées qui venaient sublimer le poignet.
Un bijou imposant venait briser la rigueur d’un smoking noir ou la simplicité d’un pull épuré. Il apportait une touche de flamboyance, d’humour et de contraste. Le bijou jouait ainsi le rôle d’un bouton monumental ou d’un point d’orgue sur la tenue.
L’effet Loulou de la Falaise : vent de liberté et spontanéité
L’arrivée de Loulou de la Falaise au début des années 1970 marque un tournant décisif. Avant sa présence, les bijoux de la maison demeuraient plus rigides et conventionnels.
Imbibée de culture anglo-saxonne et nourrie par les mouvements hippies, elle apporte un esprit anticonformiste. Sa rencontre avec Yves Saint Laurent illustre cette nonchalance chic : elle portait parfois une pince à nappe en métal ajustée en bracelet, mélangée à des joncs ethniques.
Loulou de la Falaise participait activement à la composition des silhouettes juste avant les défilés. Elle accumulait les rangs de perles, expérimentait les associations et ajustait les accessoires en direct.
Cette manière de travailler s’apparentait au rôle moderne des stylistes de mode. Elle n’hésitait pas à affirmer qu’elle aimait les bijoux que l’on pouvait perdre, rejetant le côté sacré et figé de la joaillerie traditionnelle.
Symboles, motifs fétiches et savoir-faire artisanal
Plusieurs thèmes récurrents traversent les collections au fil des décennies. Le cristal de roche occupe une place d’exception pour ses vertus de protection et son aspect brut, travaillé avec la complicité de l’orfèvre Robert Gossens.
Le cœur constitue un autre motif emblématique. Chaque saison, Yves Saint Laurent l’attribuait à sa robe et à son mannequin préférés, transformant ce bijou en véritable talisman.
Les influences ethniques sont également très marquées : références berbères, afghanes ou néo-médiévales enrichissent le vocabulaire stylistique. Les créations n’hésitent pas à associer l’or à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, du corail au orange vif.
La confection de ces pièces reposait sur le talent d’artisans d’exception. Des maisons spécialisées dans la passementerie, les boutons précieux ou la pâte de verre coulé, comme la maison Gripoix, ont façonné ces éléments. Même sans matériaux précieux, le temps de travail et la précision du geste donnaient à ces pièces de fantaisie une valeur artistique immense.