Dans cette conférence passionnante donnée à l’Université Grenoble Alpes, l’historien Étienne Anheim interroge le rôle et la nature des sciences du patrimoine à la croisée de la nature et de la culture.

À travers l’étude de la matérialité des œuvres, du rôle des laboratoires et d’exemples concrets issus du Moyen Âge, il montre comment l’étude du patrimoine renouvelle en profondeur les démarches scientifiques. L’analyse des objets du passé ne se contente plus de fournir des réponses ponctuelles, mais transforme notre vision de l’interdisciplinarité.

Ce qu’il faut retenir

L’intervention d’Étienne Anheim met en lumière trois enjeux fondamentaux pour comprendre l’évolution contemporaine des sciences du patrimoine :

  • La rupture avec le positivisme utilitariste : les sciences de la nature ne sont plus de simples exécutantes au service des sciences humaines, mais co-construisent désormais les interrogations de recherche.
  • Une approche processuelle de la matérialité : l’objet patrimonial est appréhendé dans sa dynamique globale, depuis sa production technique originelle jusqu’à ses altérations et sa patrimonialisation.
  • L’émergence d’une épistémologie frontière : l’étude des objets patrimoniaux révèle une grammaire scientifique commune aux différentes disciplines, fondée sur des notions transversales comme la trace, le corpus ou l’échantillon.

La déconstruction de la frontière entre nature et culture

La distinction entre sciences de la nature et sciences de la culture s’est structurée au tournant des dix-neuvième et vingtième siècles. Cette frontière institutionnelle semblait isoler d’un côté la physique et la chimie, et de l’autre l’histoire ou l’histoire de l’art. Pourtant, dès cette époque, les premiers laboratoires spécialisés ont vu le jour. L’exemple du laboratoire chimique des musées royaux de Berlin, fondé en 1888, illustre cette volonté précoce de faire dialoguer ces domaines.

Aujourd’hui, l’existence d’une telle séparation étanche est de plus en plus remise en cause. Les objets patrimoniaux se situent précisément à la croisée des cheminements naturels et des interventions humaines. Ils associent des artefacts fabriqués par l’homme et des matériaux façonnés par l’environnement.

Les sciences du patrimoine ne désignent pas une nouvelle discipline fermée. Elles incarnent une démarche scientifique appliquée à des objets complexes. Ce champ de recherche hybride tire parti des tensions contemporaines autour de l’obsession patrimoniale et de la remise en question du rôle de la science.

De l’utilitarisme positiviste à l’interdisciplinarité symétrique

Pendant plusieurs décennies, le dialogue interdisciplinaire s’est structuré selon un modèle asymétrique. Les historiens ou les conservateurs posaient les questions, tandis que les scientifiques du laboratoire apportaient des réponses ponctuelles. On cherchait alors à dater une pièce, à identifier un pigment ou à déterminer la provenance d’un matériau.

Cette relation ancillaire restreignait la portée théorique des travaux. Les sciences de la nature se trouvaient reléguées à un rôle d’outil technique, sans véritable dimension exploratoire. Les protocoles scientifiques risquaient alors de devenir routiniers.

Le tournant matériel survenu dans les années 1980 et 1990 a modifié la donne. L’attention portée à la matérialité s’est progressivement imposée en anthropologie et en histoire. De grands programmes de recherche publics ont soutenu cette transformation, tant au niveau national qu’européen.

Cette évolution a permis de dépasser l’asymétrie traditionnelle. L’objectif actuel est de construire des projets partagés dès leur origine. Les questions posées doivent faire progresser simultanément les connaissances historiques et les méthodologies physico-chimiques.

La traçabilité de l’albâtre et la redécouverte de Notre-Dame de Mésage

Pour illustrer cette démarche collaborative, Étienne Anheim présente une recherche consacrée à la sculpture en albâtre au Moyen Âge. Le point de départ résidait dans une difficulté concrète : la distinction entre l’albâtre et le marbre s’avère parfois trompeuse à l’œil nu sur des objets altérés ou patinés.

De plus, il était impossible d’identifier avec précision la provenance géographique des carrières d’extraction. Pour résoudre ce problème, une équipe interdisciplinaire réunissant géologues, chimistes et historiens a développé une méthodologie inédite.

L’équipe s’est appuyée sur les signatures isotopiques du matériau. Si les isotopes du soufre et de l’oxygène permettent de déterminer l’âge de formation géologique, le rapport des isotopes du strontium offre une localisation géographique extrêmement fine.

Les résultats de cette étude sur la carrière de Notre-Dame de Mésage, située en Isère, ont dépassé toutes les attentes. On a découvert que ce gisement local avait fourni la matière première de sculptures prestigieuses dans toute l’Europe médiévale. Les rois de France au Louvre, les papes d’Avignon ou encore la cour de Savoie s’approvisionnaient dans cette carrière dauphinoise.

Cette découverte a profondément renouvelé l’histoire économique, artistique et politique du quatorzième siècle. Elle démontre la fécondité d’une démarche scientifique rigoureusement symétrique.

L’approche processuelle et la chaîne opératoire des matrices de sceaux

Un deuxième exemple concret concerne l’étude des matrices de sceaux métalliques de la fin du Moyen Âge. Le saut qualitatif repose ici sur une approche processuelle de l’objet. Il ne s’agit plus seulement d’étudier le chef-d’œuvre exceptionnel, mais d’analyser la culture matérielle dans son ensemble.

Le sceau représentait un instrument fondamental de la société médiévale. Il garantissait l’autorité des actes, validait les contrats et incarnait l’identité des individus ou des institutions. Pour comprendre sa fabrication, les chercheurs ont croisé l’analyse des textes, l’examen des collections et les protocoles de laboratoire.

L’utilisation de coupes métallographiques, de la microscopie électronique et de la fluorescence X a révélé des savoir-faire d’une grande sophistication. Les fondeurs de l’époque maîtrisaient parfaitement des recettes complexes d’alliages à base de cuivre, de zinc, d’étain et de plomb.

L’expérimentation archéologique avec un graveur professionnel a également permis de reconstituer les gestes techniques originels. Cette démarche remet la chaîne opératoire au cœur de la recherche. Elle suit le matériau depuis sa fonte initiale jusqu’à ses transformations contemporaines au sein des musées.

Vers une épistémologie frontière et une grammaire scientifique commune

L’étude des objets du patrimoine confronte les chercheurs à des situations épistémologiques particulières. Les pièces analysées sont uniques, hétérogènes et souvent altérées par le temps. De plus, les analyses scientifiques ne sont généralement pas reproductibles dans des conditions de laboratoire standard.

Face à ces contraintes, les sciences du patrimoine invitent à concevoir la connaissance comme un continuum. Elles dépassent le clivage traditionnel entre le monde de la nature et le monde de la culture. On observe d’ailleurs que les chercheurs partagent un vocabulaire et des concepts transversaux.

Ces notions partagées forment une véritable grammaire scientifique de base. Des mots comme trace, échantillon, corpus, cas, échelle ou contexte sont employés par les physiciens tout autant que par les historiens. L’analyse critique de ces termes communs permet de construire des ponts méthodologiques solides.

En analysant les mécanismes d’altération physique et les processus sociaux de patrimonialisation, la science prend du recul. Elle ne subit pas la demande sociale ou politique, mais la reformule scientifiquement. Cette posture offre aux chercheurs les moyens de penser le rôle de la science et son rapport à l’histoire dans la société contemporaine.