Lise Deharme reste l’une des figures les plus fascinantes et pourtant oubliées du mouvement surréaliste. Stéphane Bern et son invité, le biographe Nicolas Perge, retracent le parcours de celle que Man Ray avait surnommée la dame de pique du surréalisme. À la fois muse, mécène, poétesse et romancière, cette femme libre et transgressive a marqué les plus grands esprits de l’entre-deux-guerres avant de sombrer dans un anonymat presque total.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Une hôtesse extravagante au cœur de Paris
- Le culte du gant bleu ciel et la passion d’André Breton
- Une œuvre poétique entre enfance et provocation
- Les drames intimes et les blessures de la dame de pique
- L’audace de la transgression et la censure de l’érotisme
- L’abandon progressif et la dispersion des cendres
Ce qu’il faut retenir
- Une icône et mécène incontournable du surréalisme : lise Deharme n’était pas une simple muse passive. Elle a activement soutenu les artistes du mouvement en finançant des publications de luxe, en offrant un emploi à des écrivains et en permettant à Antonin Artaud de poser les bases d’un théâtre révolutionnaire.
- Une œuvre littéraire marquée par le merveilleux et la subversion : de son recueil de poèmes illustré par Joan Miró à son roman érotique censuré à la fin de sa vie, l’écrivaine a cultivé un univers unique mêlant l’onirisme de l’enfance, le culte des animaux et un rejet féroce des conventions bourgeoises.
- Un oubli historique lié à la misogynie du mouvement : malgré sa célébrité passée et le culte que lui vouait André Breton, son nom a été marginalisé par l’histoire officielle du surréalisme, qui a longtemps privilégié les figures masculines au détriment des femmes artistes ayant pourtant mis les mains dans le cambouis de la création.
Une hôtesse extravagante au cœur de Paris
L’appartement parisien de Lise Deharme, situé sur le quai Voltaire, reflétait parfaitement son esprit mystérieux et intimidant. Les plus beaux esprits de l’entre-deux-guerres s’y bousculaient dans un décor proche du cabinet de curiosités. Les invités y croisaient des animaux empaillés, des oiseaux en cage de toutes les couleurs et des objets rares venus du monde entier.
Les murs de ce salon unique arboraient des œuvres d’art majeures signées Pablo Picasso, Joan Miró, Salvador Dalí ou René Magritte, ainsi qu’une sculpture exclusive d’Alberto Giacometti. Parmi les habitués de ces lieux magiques figuraient de grandes célébrités de l’époque : Jean Cocteau, Jacques Prévert, le couple mythique formé par Elsa Triolet et Louis Aragon, ou encore Paul Éluard et Robert Desnos.
Dans cet univers où le temps n’avait plus de prise, l’hôtesse avait poussé le détail jusqu’à faire enlever toutes les aiguilles des pendules. Elle ne se considérait pas comme une salonnière traditionnelle. Elle aimait simplement provoquer des rencontres improbables entre les artistes, sans jamais faire son propre éloge.
Le culte du gant bleu ciel et la passion d’André Breton
La rencontre entre Lise Deharme et le chef de file du surréalisme, André Breton, fut un véritable coup de foudre intellectuel et artistique. Tout commença au Théâtre des Champs-Élysées lorsque Breton, charmé par l’exubérance et l’audace de la jeune femme, remarqua ses gants bleu ciel originaux qui défiaient la mode de l’époque.
Le poète lui adressa alors une requête insolite : il lui demanda un de ses gants pour l’accrocher au mur de la centrale surréaliste, afin d’en faire le symbole de leur révolution. Dès ce jour, Breton lui voua un culte passionné, écrivant des dizaines de pages enflammées et faisant d’elle l’héroïne de ses poèmes.
Lise Deharme devint l’icône absolue du mouvement, mais elle s’avéra être une dame de pique cruelle pour son prétendant. Elle le laissa espérer sans jamais lui céder son cœur, qui appartenait à l’anarchiste Paul Deharme, son deuxième mari. Jaloux et désespéré par ce refus, Breton finit par lui rendre son gant bleu, même s’il ne put s’empêcher de l’évoquer dans son célèbre ouvrage Nadja sous les traits de la dame au gant.
Une œuvre poétique entre enfance et provocation
Lise Deharme ne s’est pas contentée d’inspirer les hommes du surréalisme : elle était une créatrice à part entière. En tant que poétesse, elle publia plusieurs recueils marquants, dont le très applaudi Il était une petite pie, conçu à quatre mains avec le peintre Joan Miró.
Ses textes utilisaient l’univers du merveilleux et les codes des fables enfantines pour mieux tordre le cou à la rationalité et critiquer la haute bourgeoisie dont elle était issue. Elle aimait bousculer la logique scientifique à travers des vers provocateurs affirmant que deux et deux font quatre seulement si elle le voulait.
La nature, la métamorphose et les animaux occupaient une place centrale dans son imaginaire. Elle fuyait le monde sérieux des adultes pour se réfugier dans des paysages oniriques peuplés de serpents et de cigales, où les enfants vivaient en totale liberté. Plus tard, elle s’essaya avec succès au roman avec La porte à côté, un livre récompensé par le prix Sainte-Beuve.
Les drames intimes et les blessures de la dame de pique
Derrière l’armure d’une femme d’esprit mordante et ironique se cachait une profonde détresse personnelle. Sa vie fut jalonnée de deuils déchirants, à commencer par la perte précoce de son père et de son frère durant sa jeunesse. En l’espace de deux ans, le destin la frappa à nouveau de plein fouet.
Son premier mari, le riche héritier Pierre Meyer, mit fin à ses jours. Quelques mois plus tard, l’amour de sa vie, Paul Deharme, mourut brutalement d’une pneumonie à l’âge de trente-six ans. Lise Deharme fut dévastée par cette disparition et tint la psychanalyse pour responsable du drame : son époux avait tenté de se soigner uniquement par cette méthode, qu’il vénérait.
Seule dans son grand salon du quai Voltaire, elle peina à trouver du réconfort auprès de ses deux enfants, Yacinthe et Tristan, avec qui elle entretint des relations froides et distantes. Ses enfants lui reprochèrent toute sa vie son égoïsme et son indifférence maternelle. C’est finalement auprès de ses amis surréalistes, et notamment d’un André Breton avec qui elle s’était réconciliée, qu’elle puisa la force de continuer à vivre.
L’audace de la transgression et la censure de l’érotisme
Lise Deharme a mené une guerre constante contre les bonnes mœurs et l’ordre établi. Son ami Jean Cocteau la comparait à un cygne noir, un symbole de luxe suprême, de mélancolie et d’imprévisibilité. Cette quête de transgression s’est exprimée de manière éclatante dans ses choix littéraires tardifs.
À plus de soixante-dine ans, elle publia Oh ! Violette ou la politesse des végétaux, un roman d’un érotisme brûlant qui racontait les aventures sexuelles et les relations incestueuses d’une adolescente. Le texte provoqua un immense scandale et subit les foudres de la censure, qui interdit sa publicité et sa vente aux mineurs.
Loin de s’en offusquer, l’écrivaine répondit avec une ironie mordante au ministère de l’Intérieur. Elle affirma que cette censure constituait un nouvel honneur pour elle, qui possédait déjà la Légion d’honneur et la médaille de la Résistance pour ses engagements passés. Sa plume resta libre, sauvage et panthéiste jusqu’à ses derniers instants.
L’abandon progressif et la dispersion des cendres
La fin de vie de la dame de pique se déroula dans la solitude et le dénuement. Issue d’une famille immensément riche possédant des immeubles sur les Champs-Élysées, elle finit par vivre modestement, servant son cognac dans des verres à moutarde. Elle avait passé son existence à se dépouiller de ses biens, distribuant ses meubles, ses pianos et ses bijoux à qui les voulait.
Pour financer le train de vie et les éditions de ses amis artistes, elle dut vendre sa collection d’art inestimable lors d’une grande vente publique. Les chefs-d’œuvre de Picasso, Miró ou Fujita furent alors dispersés. Ses amis s’éteignirent les uns après les autres, notamment André Breton, dont la mort la laissa profondément isolée.
Après le décès de son troisième mari, Jacques Parsons, elle s’éteignit à son tour à l’âge de quatre-vingts ans. Le destin final de Lise Deharme symbolise cruellement l’oubli dans lequel elle est tombée : personne ne vint réclamer ses restes au cimetière du Père-Lachaise, et ses cendres furent anonymement dispersées par l’administration quelques mois après sa mort, ne laissant derrière elle que le souvenir fragmenté d’une reine insaisissable.