La Faculté des Sciences de l’Université de Liège a accueilli le biologiste Olivier Hamant pour une conférence captivante autour des limites du modèle socio-économique actuel. Directeur de recherche à l’INRAE et figure de proue de l’Institut Michel Serre, le chercheur invite à repenser notre rapport au monde à l’ère de l’Anthropocène.

En s’appuyant sur l’observation rigoureuse du vivant et des plantes, il démonte le culte contemporain de la performance pour proposer une alternative vitale : la robustesse. Cet échange explore comment les concepts biologiques peuvent guider la transformation de nos sociétés, de nos systèmes éducatifs et de nos entreprises face à un avenir de plus en plus fluctuant.

Ce qu’il faut retenir

  • L’obsession de la performance fragilise nos structures : la recherche constante de l’efficacité et de l’efficience élimine le jeu et les marges de manœuvre, rendant nos systèmes techniques, financiers et écologiques extrêmement vulnérables au moindre choc.
  • La nature privilégie la robustesse à l’optimisation : contrairement aux idées reçues sur la sélection du plus fort, la majorité des écosystèmes survivent grâce à la coopération, à la redondance et à une sous-optimalité chronique qui leur permettent de s’adapter aux fluctuations.
  • Le progrès futur mesurera les gains de résilience collective : face au dérèglement climatique et aux crises systémiques, le véritable progrès ne résidera plus dans la croissance matérielle ou la vitesse, mais dans la création de liens sociaux denses et de boucles locales robustes.

Définir la performance et la robustesse

Le débat s’ouvre sur une clarification sémantique essentielle pour comprendre la trajectoire de nos sociétés. À l’origine, la performance relevait de l’art de bien faire, une notion morale et artistique. Le contrôle de gestion s’est ensuite approprié le terme pour le définir comme la somme de l’efficacité et de l’efficience : il s’agit d’atteindre un objectif avec le moins de moyens possibles.

Cette logique froide s’applique parfaitement aux machines. Le problème majeur survient lorsque cette exigence est transposée à l’ensemble des activités humaines et biologiques.

Le vivant fonctionne de manière inverse. Un système robuste se définit par sa capacité à rester stable et viable malgré les fluctuations de son environnement. L’arbre en est l’incarnation parfaite : il résiste aux vents, aux gels et aux sécheresses car il dispose de marges de manœuvre.

La robustesse a un coût évident en ressources. Elle implique des doublons, de la diversité et des processus qui peuvent sembler inefficaces.

La photosynthèse illustre magnifiquement cette sous-optimalité. Son rendement énergétique n’est que de 1 % : les plantes gâchent la quasi-totalité de l’énergie solaire. Pourtant, ce processus vieux de plusieurs milliards d’années nourrit l’ensemble de la vie sur Terre sans jamais avoir été optimisé selon les critères managériaux.

Le vivant n’exclut pas totalement la performance, mais il la cantonne à des moments de crise bien précis. La fièvre humaine en est le meilleur exemple.

À notre température normale de 37 degrés, notre système immunitaire n’est pas particulièrement performant, mais le métabolisme reste robuste. À 40 degrés, l’immunité devient ultra-performante pour éliminer un pathogène.

Cette suractivité est toutefois fragile et limitée dans le temps. Rester trop longtemps à cette température provoquerait un burnout moléculaire et la destruction des enzymes.

La performance biologique possède une date de péremption stricte. Les organismes vivants veillent ainsi à être robustes avant d’être performants.

D’où part notre obsession pour la performance ?

Cette quête obsessionnelle du contrôle et de l’optimisation n’est pas innée, elle s’est construite au fil de l’histoire humaine. Les prémices de cette trajectoire remontent à l’invention de la céramique, qui a permis le stockage et la domestication du temps. L’apparition de l’agriculture a ensuite scellé la domestication de l’espace.

La Renaissance marque un tournant géométrique et philosophique majeur à travers l’invention de la perspective.

En latin, la perspective se traduit par un terme qui signifie que le monde devient mesurable. Dès que le territoire est quantifié par des lignes de fuite, il devient exploitable.

La mesure systématique s’apparente ainsi à une déclaration de prédation sur le territoire. Cette mesurolatrie s’est accentuée durant l’Holocène, une période de stabilité climatique exceptionnelle qui a fait croire à l’humanité que l’avenir était entièrement prévisible par des moyennes.

Une lecture biaisée des théories de Charles Darwin a renforcé cette idéologie. En plein XIXe siècle industriel, la société a choisi de ne retenir que la sélection du plus adapté et la compétition.

Une lecture attentive des textes originaux révèle pourtant un Darwin très sensible à la coopération. Le naturaliste évoquait longuement la sympathie et l’importance des organes rudimentaires, qui constituent le véritable laboratoire de l’évolution.

La compétition ne domine que dans des niches écologiques rares, caractérisées par une stabilité parfaite et une abondance de ressources. Dans le monde réel, marqué par des pénuries chroniques, c’est la coopération qui assure la sélection des plus adaptables.

La Seconde Guerre mondiale a agi comme un catalyseur industriel sans précédent. Les efforts de guerre exigent des pics de performance absolus, où les budgets sont illimités pour innover.

Le porte-conteneurs, l’aviation moderne et l’informatique computationnelle sont des enfants directs de ces conflits. Le projet Manhattan a ainsi donné naissance au code binaire et aux bases d’Internet pour répondre à des besoins de calculs militaires.

Le drame contemporain réside dans le fait que les structures économiques sont restées à ce niveau de performance de guerre une fois la paix revenue. L’économie mondiale mène aujourd’hui une guerre invisible mais dévastatrice contre le tissu vivant de la planète.

Comment appliquer la robustesse dans la réalité ?

Face au constat de l’Anthropocène et au dépassement des limites planétaires, il devient urgent de changer de logiciel. Les solutions dominantes, de la croissance verte aux objectifs du développement durable, restent piégées par le culte de la performance. Les indicateurs chiffrés activent la loi de Goodart : dès qu’une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable.

La recherche de la neutralité carbone pousse par exemple des multinationales à planter des monocultures d’arbres industrielles, détruisant au passage la biodiversité locale.

Pour opérationnaliser la robustesse, il faut analyser les limites de la Terre sous deux grands angles : l’agriculture et la chimie. Si les dynamiques macroéconomiques nous dépassent, l’échelle territoriale offre des leviers d’action concrets.

Le soutien à l’agroécologie permet de traiter simultanément les crises de l’eau, des sols et du climat. Concernant la chimie, l’avenir impose de basculer vers une bioéconomie circulaire stricte.

Dans un monde de performance, les humains utilisent la matière pour gagner du temps, en brûlant du pétrole pour accélérer les transports ou le numérique. Dans un monde robuste, il faut utiliser du temps pour préserver la matière.

Cette transition implique de requalifier les concepts managériaux au prisme des fluctuations. Pour une entreprise, la rentabilité ne doit plus dépendre de l’efficience, mais de la fiabilité.

Les chaînes d’approvisionnement hyper-optimisées en flux tendus s’effondrent au moindre grain de sable. Préférer des délais de livraison plus longs mais garantis permet d’apaiser les relations entre fournisseurs, salariés et clients.

L’économie de la fonctionnalité doit remplacer le modèle de la propriété individuelle. L’exemple du partage des outils, comme les perceuses, démontre qu’il est possible d’accéder à du matériel haut de gamme et extrêmement durable pour un coût dérisoire.

Des initiatives industrielles démontrent qu’en louant le matériel plutôt qu’en le vendant, on peut multiplier la rentabilité tout en divisant drastiquement l’empreinte carbone.

L’éducation doit également opérer sa propre révolution de la robustesse. Le système éducatif doit cesser de valoriser la compétition humiliante du premier de la classe pour enseigner la coopération.

Dans un siècle hyper-fluctuant, les entreprises et les collectivités n’ont plus besoin de compétiteurs solitaires, mais de coopérateurs capables de naviguer dans l’incertitude. Apprendre à apprendre en groupe et célébrer le partage des connaissances constituent les piliers de cette résilience collective.

Le monde robuste n’est pas une utopie lointaine, il germe déjà partout à travers les AMAP, les coopératives, les ateliers de réparation et les monnaies locales. Il s’agit désormais de chausser les bonnes lunettes pour amplifier ces signaux faibles et ringardiser définitivement un ancien monde à bout de souffle.