Cette conférence captivante, tenue au Musée de l’Armée aux Invalides par Benjamin Pascal et Dominique Préau, lève le voile sur les réalités méconnues du duel en armure au XVe siècle.
Loin des clichés hollywoodiens de chevaliers lourds et gauches, cette présentation s’appuie sur la recherche historique et la pratique des arts martiaux historiques européens pour décoder l’ingéniosité technique de ces combats hautement codifiés.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Une mobilité surprenante et optimisée : contrairement aux idées reçues, une armure complète du XVe siècle est un chef-d’œuvre technologique qui ne limite les mouvements naturels que de deux pour cent environ, préservant ainsi une agilité remarquable pour le combat au sol.
- La technique de la demi-épée comme clé de voûte : frapper de taille sur une armure en plaques étant totalement inefficace, les combattants saisissent le milieu de la lame avec leur main gantée afin de transformer l’épée en une arme de précision capable de s’infiltrer dans les défauts de la cuirasse.
- Un affrontement hybride entre escrime et lutte : le duel en armure ne se résume pas au maniement des armes et se termine très souvent par des techniques de lutte au corps à corps, allant jusqu’à la mise au sol et l’immobilisation finale de l’adversaire.
Pourquoi se bat-on en armure ?
Le duel en armure au XVe siècle possède une histoire riche.
Il ne faut pas le confondre avec les premiers tournois du XIIe siècle. À cette époque reculée, deux armées s’affrontaient dans des espaces ouverts. Tous les coups étaient alors permis pour capturer l’adversaire et obtenir une rançon.
Les choses changent radicalement au fil du temps.
Au XVe siècle, le combat s’organise dans un champ clos délimité par des barrières. Les combattants obéissent à des règles très strictes. Ces règles varient selon les régions et les époques.
Parfois, le premier homme qui tombe au sol perd la rencontre.
Dans d’autres cas, les juges fixent un nombre précis de coups. Ce sont des rois d’armes qui encadrent strictement ces événements.
Il existe deux grands types de duels à cette époque. Le duel judiciaire sert à régler un conflit grave lorsque la justice ordinaire échoue.
Les pas d’armes et les emprises d’armes relèvent plutôt de la plaisance.
Ces rencontres courtoises restent pourtant très violentes. La volonté de tuer est absente, mais le risque de blessure demeure omniprésent.
Les chevaliers poursuivent deux objectifs principaux lors de ces défis. Le premier objectif est l’entraînement militaire. Ces exercices permettent d’éprouver des techniques dangereuses dans un cadre encadré.
Le second objectif est la quête de gloire et de prestige social.
Le célèbre chevalier bourguignon Jacques de Lalin en est la parfaite illustration. Il combattait parfois avec un visage presque découvert pour impressionner la foule. Ses adversaires visaient alors spécifiquement cette zone vulnérable.
Lors d’un combat mémorable contre l’anglais Thomas Ke, Jacques de Lalin reçut une hache d’arme à travers la main. Cela ne l’empêcha pas de projeter son rival au sol et de remporter la victoire.
Présentation de l’armure et biomécanique
L’étude d’une armure du XVe siècle révèle des détails passionnants.
L’expert Dominique Préau présente un modèle composite de soldat à pied. Le casque utilisé s’appelle une salade. Il s’agit d’une calotte prolongée vers l’arrière pour couvrir le cou.
Une visière mobile permet de protéger les yeux et le nez.
Ce casque se complète par une bavière qui protège le bas du visage. Le plastron couvre la poitrine. Des lames de braconnière protègent le bas-ventre.
La défense des jambes montre des caractéristiques uniques.
Cette armure comporte des demi-cuissaux et des demi-jambières. Les modèles complets sont destinés aux cavaliers pour se protéger des coups de la piétaille. Pour le combat à pied, il faut alléger l’équipement.
Les chaussures métalliques appelées solerets sont ici absentes car elles gênent la marche.
L’armure ne peut pas recouvrir l’intégralité du corps humain. Des ouvertures sont obligatoires pour permettre les mouvements. Ces zones s’appellent les défauts de la cuirasse.
Une cotte de maille ou des pièces de maille cousues sur un vêtement rembourré nommé gambison protègent ces faiblesses.
Les spalières protégeant les épaules sont très spécifiques sur ce modèle. Elles possèdent une dizaine de bandes de métal articulées par du cuir. Cette configuration rare offre une liberté totale pour manier les armes.
Cette armure est qualifiée de composite car elle assemble des pièces de styles et d’ateliers différents.
Les soldats de l’époque achetaient leurs pièces séparément ou les pillaient sur le champ de bataille.
La science moderne confirme l’ergonomie de ces équipements. Des études biomécaniques ont été menées par le chercheur Daniel Jaquet.
Les résultats contredisent les préjugés historiques du XIXe siècle.
Pour les mouvements naturels comme la marche, l’armure ne limite le corps que de deux pour cent environ. Le poids de trente kilos est parfaitement réparti sur l’ensemble du squelette.
Pour les mouvements complexes comme lever les bras, la limitation atteint vingt pour cent. Cette contrainte est volontaire.
Elle empêche l’adversaire de réaliser des clés d’articulation douloureuses pendant la lutte.
Comment combattre avec une épée en armure ?
Le maniement des armes suit des traités techniques très précis.
Les manuels du XVe siècle comme ceux de Hans Talhoffer ou Fiore dei Liberi décrivent ces méthodes. La majorité des traités civils concernent le combat sans protection.
Le combat en armure utilise un éventail d’outils variés : l’épée, la dague et la hache d’arme.
La dague de duel est conçue pour poinçonner et s’infiltrer dans la maille. La hache d’arme combine un marteau, une hache et une pointe redoutable. Toutes ces techniques intègrent des éléments essentiels de lutte.
Le cinéma hollywoodien commet souvent des erreurs de réalisme.
Frapper une armure de plaques avec le tranchant d’une épée classique ne produit aucun dégât. On peut frapper de toutes ses forces sans jamais blesser l’adversaire.
Pour être efficace, le chevalier doit adopter la position de la demi-épée.
Cette technique consiste à saisir le milieu de la lame avec la main gauche gantée. L’épée devient un levier rigide et précis. Elle permet de viser chirurgicalement les faiblesses de l’armure.
Les cibles privilégiées sont les aisselles, la visière et les trous de respiration.
Le combat se décompose en cinq étapes stratégiques interchangeables. La première étape consiste à porter une attaque directe pour neutraliser l’adversaire d’entrée de jeu.
Si l’ennemi pare le coup, on passe à la deuxième étape.
Cette phase correspond à l’exécution d’une technique de contrôle où les lames s’entremêlent pour créer des clés de bras. La troisième étape est le passage en force.
Le combattant insiste sur sa trajectoire pour percer la cotte de maille sous l’armure.
La quatrième étape intervient lorsque les armes deviennent encombrantes. Les maîtres d’armes conseillent alors de lâcher l’épée.
Le duel se transforme en une lutte pure au corps à corps.
La cinquième étape scelle l’issue de l’affrontement. Il s’agit de l’immobilisation au sol pour un duel courtois ou de la mise au sol définitive.
Dans un contexte judiciaire, cette étape s’achevait par la mise à mort à l’aide d’une dague.
Les épées de duel possédaient des modifications surprenantes. Le pommeau pouvait être lourd et pointu pour frapper comme une masse. Cette technique germanique s’appelle le coup meurtrier.
Les quillons de la garde étaient équipés de pics ou de crochets pour agripper les membres de l’adversaire.
Une petite plaque ronde nommée rondelle protégeait la main placée sur la lame. Enfin, certaines épées italiennes présentaient une zone centrale non tranchante pour faciliter la prise en main.