Dans cet entretien accordé au média StoriaVoce, l’historienne Marie Favereau présente son ouvrage intitulé La Horde : comment les Mongols ont changé le monde. Elle y propose un regard neuf sur la civilisation mongole. Loin des caricatures d’invasions barbares, son analyse éclaire la nature profonde de cet empire nomade. L’étude se concentre sur la Horde d’Or et la dynastie des Jochides. Ce pouvoir fascinant a façonné l’histoire de l’Eurasie du XIIIe au XVe siècle.
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel du message de Marie Favereau s’articule autour de trois axes fondamentaux :
- Un empire nomade structuré et intégrateur : la Horde n’était pas une foule indisciplinée mais un État élaboré. Les Mongols intégraient les populations vaincues dans leurs rangs civils et militaires. Ils géraient leur territoire grâce à une administration écrite efficace.
- Le grand échange mongol : les Mongols ont créé un réseau d’échanges sans précédent. Cette première mondialisation a connecté l’Europe, la Russie, le monde musulman et la Chine. Ils ont encouragé la circulation des marchandises, des idées et des techniques.
- Un pragmatisme politique et culturel : le pouvoir mongol n’imposait pas sa religion. Il offrait des exemptions fiscales aux autorités religieuses et stimulait l’économie. Ce système favorisait le commerce international et le développement urbain.
Une nouvelle approche historiographique de la Horde
Le terme même de horde mérite d’être réhabilité. Ce mot d’origine turco-mongole existe depuis l’Antiquité. Il désigne un centre de pouvoir nomade.
Les sources occidentales et orientales l’adoptent au XIIIe siècle. Les sédentaires ont conservé ce terme pour décrire une forme politique inédite.
Au XIXe siècle, la vision coloniale a déformé cette réalité. Les empires sédentaires ont alors associé le nomadisme à la violence et au désordre. Aujourd’hui, l’histoire objective permet de dépasser ces préjugés.
La démographie et la capacité d’intégration de l’empire
Au départ, la population mongole était très réduite. En trois décennies, elle s’est considérablement agrandie.
Ce succès repose sur un principe d’assimilation systématique. Les Mongols incorporaient les vaincus dans leur société. Le terme mongol est ainsi devenu une identité politique plutôt qu’ethnique.
Cette ouverture a permis de constituer des armées et des administrations puissantes. L’agrandissement démographique découlait directement de cette politique d’intégration.
Déconstruire le stéréotype du Mongol pillard
L’image du guerrier destructeur ne résiste pas à l’analyse des faits. Les Mongols ne cherchaient pas à raser les cités pour le plaisir.
Détruire une ville équivalait à un échec stratégique. Une cité dévastée ne rapportait plus aucun impôt. Les dirigeants préféraient préserver les forces productives.
Dès le règne de Gengis Khan, la construction étatique l’a emporté sur le pillage. L’objectif ultime demeurait l’extension d’un empire prospère et durable.
Une administration fondée sur l’écrit et la diversité des sources
L’idée d’une culture purement orale est un mythe tenace. La Horde s’appuyait sur une chancellerie très organisée.
Les chercheurs disposent aujourd’hui de nombreux documents administratifs. Ces archives sont conservées en Russie, en Turquie, en Chine et en Ukraine.
L’étude des monnaies enrichit également notre compréhension de l’économie. De plus, l’archéologie apporte un éclairage précieux sur la vie quotidienne des nomades.
Vivre au cœur de la Horde : une réalité nomade
Comprendre la Horde nécessite d’analyser son fonctionnement interne. Ses déplacements suivaient le cours des grandes vallées fluviales.
Les campements n’étaient pas figés entre l’été et l’hiver. Les nomades bougeaient de manière presque hebdomadaire pour préserver les pâturages.
Cette mobilité exigeait une gestion écologique rigoureuse des troupeaux. La Horde cherchait en permanence un équilibre entre ses besoins et son environnement.
Le grand échange mongol : une première mondialisation
L’expression grand échange mongol décrit un phénomène supérieur aux anciennes routes de la soie. Les Mongols ont connecté des espaces économiques autrefois séparés.
Les principautés russes ont ainsi accédé aux marchés florissants de l’Asie centrale. La Chine et le monde musulman se sont retrouvés unis dans un même réseau.
Cette période de croissance exceptionnelle a duré un siècle. Elle s’est maintenue jusqu’à l’arrivée de la Grande Peste au milieu du XIVe siècle.
Une vision impériale fondée sur la circulation et l’harmonie
La domination mongole ne visait pas l’écrasement des peuples. Le pouvoir privilégiait la fluidité des échanges.
Les taxes commerciales étaient volontairement maintenues à un niveau très bas. L’essentiel était de stimuler le mouvement des hommes, des biens et des idées.
Cette recherche de circulation possédait une dimension spirituelle. Pour les Mongols, le mouvement garantissait l’harmonie sociale et la bienveillance des ancêtres.
Pragmatisme économique et tolérance religieuse
Les Mongols n’ont jamais cherché à imposer leur foi. Ils pratiquaient le culte des ancêtres et vénéraient Tengri, le dieu du Ciel.
Ils considéraient que toutes les religions pouvaient soutenir l’État. L’islam, le christianisme, le bouddhisme et le taoïsme bénéficiaient d’une grande liberté.
Les autorités accordaient même des exemptions fiscales aux autorités religieuses. En contrepartie, les chefs spirituels priaient pour le souverain et assuraient la paix sociale.
La gestion des marchés clés : fourrures, esclaves et sel
La Horde d’Or contrôlait le nord de l’Eurasie. Elle s’est emparée des circuits commerciaux les plus lucratifs de la région.
Le commerce des fourrures représentait une source de richesse colossale. La demande venait aussi bien du Moyen-Orient que de l’Europe occidentale.
Le contrôle du marché des esclaves mamelouks et l’exploitation du sel complétaient cette puissance financière. Ces ressources ont consolidé la domination des descendants de Jochi.
Au-delà de la Pax Mongolica : la dynamique des réseaux
Marie Favereau préfère la notion de grand échange à celle de Pax Mongolica. Le terme de paix masque la réalité des tensions et de la réorganisation permanente.
L’Empire mongol a noué des relations avec des territoires situés bien au-delà de ses frontières. Des ambassades ont été envoyées en Europe, en Inde, au Yémen et au Japon.
Cette diplomatie active reposait sur des contrats commerciaux internationaux. Elle a posé les jalons d’une véritable mondialisation prémoderne.
Une diplomatie d’équilibre et le rôle des Jochides
Les Jochides régnaient sur la partie nord-ouest de l’empire. Ils ont fait preuve d’un sens aigu de la négociation.
Les princes d’autres nations étaient reçus au sein même des campements nomades. Ces séjours de plusieurs mois favorisaient le dialogue direct.
Les dirigeants préféraient l’équilibre politique à l’affrontement destructeur. Cette souplesse institutionnelle explique la longévité remarquable de leur État.
La politique monétaire et la monétarisation de l’Eurasie
Les Mongols ont profondément réformé les usages monétaires. Ils ont notamment monétarisé l’économie des principautés russes.
Le pouvoir mongol s’adaptait aux besoins des commerçants. Il ajustait régulièrement la qualité de la frappe monétaire.
Plutôt qu’imposer une monnaie unique, ils conservaient les traditions locales. Ils garantissaient toutefois la convertibilité entre les différentes devises de l’empire.
L’impact durable sur les principautés russes et l’émergence de Moscou
Avant l’arrivée des Mongols, les territoires russes étaient divisés. L’administration de la Horde a favorisé une forme de centralisation.
Au XIIIe siècle, Moscou n’était qu’une modeste bourgade. Les Khans ont confié à ses princes la collecte des impôts de la région.
Cette responsabilité fiscale a propulsé l’ascension politique de Moscou. La géographie politique de l’Europe orientale découle en grande partie de cette organisation.
Le soutien paradoxal au développement urbain
Bien que nomades, les dirigeants mongols ont énormément investi dans les villes. Ils ont reconstruit des métropoles dévastées comme Bagdad.
Grâce aux exemptions d’impôts, les communautés religieuses ont financé de nombreux travaux. Elles ont édifié des mosquées, des églises, des écoles et des bains publics.
Les élites nomades encourageaient aussi la fixation de règles de propriété foncière. Des contrats écrits sécurisaient les transactions entre nomades et sédentaires.
La fin du grand échange et l’héritage post-mongol
L’Empire mongol a fini par se fissurer au cours du XIVe et du XVe siècle. La disparition des dynasties mongoles du Sud a rompu l’équilibre global.
La Horde du Nord a d’abord profité de ce repli avant de connaître son propre déclin. La Grande Peste a également affaibli les réseaux d’échange.
L’ordre post-mongol a néanmoins hérité de toutes ces innovations. La souplesse, la diplomatie et les réseaux créés par la Horde ont durablement changé le monde.