Dans cet entretien accordé au média Histoire & Civilisations, l’historien Warren Pezé, maître de conférences à l’université Paris-Est Créteil, propose une analyse approfondie de l’idéologie politique carolingienne. Il s’attache à déconstruire les mythes entourant la restauration de l’Empire sous Charlemagne pour en révéler les spécificités uniques, l’évolution géopolitique et les paradoxes institutionnels.
À travers l’étude des sources textuelles et liturgiques, cette synthèse met en lumière la façon dont les élites franques ont réinventé le concept impérial pour ériger la première grande structure politique de l’Europe médiévale.
Ce qu’il faut retenir
- L’Empire carolingien ne constitue pas une simple restauration de l’Empire romain de l’Antiquité, mais bien une réinvention totale fondée sur une hégémonie territoriale, une rupture avec Byzance et une alliance théologico-politique avec la papauté.
- Le couronnement de Charlemagne introduit une innovation majeure aux conséquences séculaires : désormais, c’est l’évêque de Rome qui sacre le souverain, créant une dépendance directe de l’autorité impériale vis-à-vis du pouvoir pontifical.
- L’idéal républicain ou romain d’origine s’est rapidement mué en une notion d’empire chrétien et franc, diffusée au sein des élites non pas par des médias de masse, mais par la généralisation de la liturgie et des prières publiques.
Les piliers géopolitiques de l’émergence carolingienne
L’Empire carolingien s’étend à son apogée sur environ 1 200 000 kilomètres carrés.
Cette superficie représente le double de la France contemporaine. Elle abrite une population estimée à 20 millions d’habitants.
Bien que vaste, ce territoire reste plus modeste que l’Empire omeyyade contemporain avec ses 11 millions de kilomètres carrés et ses 40 millions d’habitants. Il demeure également en deçà des dimensions de l’Ancien Empire romain.
La naissance de cet ensemble politique repose sur la réunion de quatre facteurs déterminants.
Le premier réside dans l’acquisition d’une réelle hégémonie militaire et territoriale.
Les Carolingiens ont en effet réussi à absorber le royaume lombard en Italie. L’effondrement préalable du royaume visigoth en 711 avait déjà libéré l’espace géopolitique au nord de la Méditerranée.
Le deuxième facteur découle du discrédit de l’Empire byzantin aux yeux des Latins.
Byzance traverse alors une crise iconoclaste majeure sur la question des images religieuses.
De plus, l’Empire d’Orient est dirigé par l’impératrice Irène. Celle-ci a pris le titre masculin de Basileus, ce que le monde latin perçoit comme une anomalie institutionnelle.
Le troisième élément constitutif est la prise de contrôle progressive de Rome à partir de la conquête de 774.
Le quatrième et dernier facteur s’incarne dans l’alliance stratégique nouée avec l’évêque de Rome. Le pape devient le garant spirituel de la nouvelle construction politique.
La réinvention du répertoire impérial
La restauration de l’Empire ne s’appuie pas sur une transmission continue de l’administration romaine antique.
Cette institution avait disparu d’Occident depuis plus de trois siècles. Les Francs du VIIIe siècle ne disposaient que d’une connaissance très parcellaire du monde antique.
Pour concevoir leur propre pouvoir, les Carolingiens ont dû piocher dans un répertoire symbolique et conceptuel préexistant.
Ce répertoire était d’abord visuel et monumental.
L’Occident demeurait profondément marqué par les vestiges architecturaux romains. Les élites conservaient des objets prestigieux comme les diptyques consulaires en ivoire.
Le cadre conceptuel provenait aussi de l’histoire sainte et de la théologie.
La Bible associe la naissance du christianisme à la création de l’Empire romain. Les chroniqueurs chrétiens comme Eusèbe de Césarée ou Jérôme de Stridon concevaient l’histoire comme une succession d’empires aboutissant au règne du Christ.
L’imitation de la cour byzantine jouait un rôle d’entraînement malgré les rivalités.
Certains souverains francs allaient jusqu’à adopter les codes vestimentaires d’Orient.
En 876, lors du concile de Pontion, Charles le Chauve est apparu vêtue à la mode byzantine, coiffé du kamelaukion en or. Cette initiative n’a pas manqué de choquer l’aristocratie franque par son exotisme.
La portée historique et le paradoxe du couronnement
L’événement du jour de Noël 800 marque un tournant fondamental pour l’histoire politique européenne.
À Byzance, l’empereur est acclamé par le peuple et l’armée avant de recevoir la bénédiction du patriarche.
À Rome, le pape Léon III renverse cet ordre rituel.
Il pose la couronne sur la tête de Charlemagne avant même que l’assemblée ne l’acclame. Ce geste fondateur établit symboliquement que le titre impérial est une concession de la papauté.
Cette inversion cérémonielle constitue une hypothèque durable sur le pouvoir politique occidental.
Elle installe l’idée que le souverain pontife est le véritable dépositaire de la dignité impériale.
Cette conception s’exprime dans l’art officiel de l’époque. La mosaïque du triclinium du Latran montre Saint Pierre remettant les clés à Léon III et l’étendard à Charlemagne.
C’est également à cette période qu’est fabriqué le célèbre faux document intitulé la Donation de Constantin.
Ce texte prétendait prouver que l’empereur Constantin avait légué la souveraineté sur l’Occident au pape Sylvestre.
Une idéologie impériale entre théorie et réalités
L’Empire carolingien s’est conçu comme un espace théocratique à la dimension eschatologique affirmée.
La communauté chrétienne croyait fermement que le maintien de l’Empire retardait le règne de l’Antéchrist et le Jugement dernier.
Pourtant, cette construction théorique se heurtait à d’importantes zones grises juridiques.
Le contrôle de la nomination des évêques en offre un exemple frappant.
Dans l’Antiquité, les évêques étaient élus par les fidèles et le clergé local. Les rois barbares se sont emparés de cette prérogative fondamentale, dont Charlemagne a hérité sans fondement canonique strict.
Dès le IXe siècle, des prélats ont réclamé le retour aux élections ecclésiastiques ordinaires, générant des tensions avec le pouvoir séculier.
La diffusion de l’idée d’empire au sein de la population posait un défi de communication sans précédent.
Faute de médias de masse, le pouvoir a utilisé le canal de la liturgie.
L’instauration de messes obligatoires pour le souverain a permis d’ancrer l’idéal impérial dans l’esprit des sujets. Le vocabulaire de l’Empire romain s’est ainsi progressivement transformé en celui de la liberté chrétienne.
Néanmoins, la référence à la romanité s’est vite effacée.
Dès 812, pour obtenir la reconnaissance diplomatique de Constantinople, Charlemagne renonce au titre d’empereur des Romains pour celui d’empereur Auguste.
Au fil des décennies, l’idéal universel s’est essoufflé face aux querelles dynastiques. Les partages successifs, comme celui de Verdun en 843, ont progressivement réduit l’Empire à une réalité italienne, avant que le projet ne s’efface au profit des futurs royaumes européens.
L’héritage carolingien dans la matrice européenne
Malgré sa dissolution rapide, l’Empire carolingien a laissé une empreinte indélébile sur les structures politiques du Moyen Âge.
Il a d’abord forgé le concept d’une chrétienté latine unifiée.
C’est à cette époque que le terme Christianitas commence à désigner un espace géographique précis. Le mot Europe prend alors le sens de communauté politique et religieuse occidentale.
Cette matrice a servi de modèle direct à la création du Saint-Empire romain germanique en 962 par Otton Ier.
L’héritage se manifeste à travers trois éléments institutionnels majeurs.
Le premier est le principe du couronnement de l’empereur par le pape. Cette règle sera à l’origine de la crise majeure de la querelle des Investitures au XIe siècle.
Le deuxième réside dans la double nature du souverain, qui demeure roi avant de devenir empereur.
Le troisième est la généralisation du sacre royal.
Inventé et formalisé sous les Carolingiens, ce rituel d’inspiration biblique a façonné les monarchies européennes pour plusieurs siècles. Les rituels de couronnement contemporains continuent d’utiliser des formules rédigées au IXe siècle.