Niché au cœur du golfe Persique, le minuscule archipel de Bahreïn est aujourd’hui perçu comme une plaque tournante de la finance mondiale et de l’industrie pétrolière. Pourtant, sous ses sables et sa modernité insolente sommeillent les vestiges de civilisations millénaires oubliées.

Cette œuvre documentaire explore la redécouverte archéologique de l’île, mettant en lumière comment ce carrefour maritime est devenu, dès l’Antiquité, une terre légendaire célébrée par les plus grands empires de la Mésopotamie.

Ce qu’il faut retenir

  • L’île de Bahreïn abrite le royaume antique de Dilmoun : cette puissance commerciale oubliée, vieille de plus de 4000 ans, gérait les flux de marchandises indispensables entre la Mésopotamie et la vallée de l’Indus.
  • Un miracle hydrogéologique unique a façonné son histoire : la remontée de sources d’eau douce artésiennes à travers un socle corallien a créé des oasis luxuriantes au milieu du désert et d’étranges jaillissements d’eau douce en pleine mer salée, inspirant le mythe mésopotamien du paradis terrestre.
  • L’archipel est une nécropole à ciel ouvert : avec plus de 150 000 tumulus funéraires édifiés à la lisière du désert, Bahreïn conserve l’une des plus vastes et mystérieuses concentrations de tombes antiques au monde.

L’aventure archéologique à Qal’at al-Bahreïn

L’exploration scientifique de Bahreïn commence véritablement au milieu du vingtième siècle sous l’impulsion des archéologues danois Geoffrey Bibby et Peter Vilhelm Glob. Attirés par d’étranges collines artificielles qui ponctuent le désert, ils s’intéressent d’abord à ces milliers de monticules funéraires. Cependant, la pauvreté des objets laissés par les pillards pousse les chercheurs à déplacer leurs efforts vers le littoral nord de l’île.

C’est au pied d’une imposante forteresse portugaise que l’équipe danoise réalise une découverte majeure. Ils mettent au jour des fortifications massives et des habitations denses, révélant la présence de la capitale historique de Dilmoun. Ce port de commerce colossal a enregistré l’histoire sédimentaire de la région sur une épaisseur de près de huit mètres.

Depuis la fin des années quatre-vingt, une mission française dirigée par Pierre Lombard poursuit l’étude de ce site stratigraphique exceptionnel. Les archéologues y lisent l’histoire de l’île à la manière d’un livre ouvert : les niveaux islamiques succèdent aux vestiges hellénistiques, qui reposent eux-mêmes sur des fondations perses, cassites et dilmounites. L’occupation ininterrompue de ce lieu précis s’explique par l’existence de chenaux naturels dans le récif corallien, offrant un havre parfait pour le mouillage des navires de commerce.

Le mythe de Dilmoun et le mystère de l’eau douce

À quelques kilomètres des ports de commerce, des fouilles britanniques révèlent des quartiers résidentiels antiques construits selon un urbanisme rigoureusement programmé. Au centre de ces villages s’élevaient des temples aux sols recouverts de nattes et aux murs peints de pourpre. Les habitants y déposaient des figurines et faisaient brûler des aromates sur des autels sacrificiels.

En l’absence de textes locaux, les chercheurs doivent se tourner vers les écrits cunéiformes de Sumer pour percer les secrets de ces croyances. Dans la mythologie sumérienne, Dilmoun est décrit comme un lieu pur, lumineux et paradisiaque où le lion ne tue pas l’agneau. Cette vision idyllique trouve sa source directe dans la géologie exceptionnelle de Bahreïn.

Alors que l’archipel devrait être d’une aridité totale, il bénéficie de sources artésiennes monumentales provenant de nappes fossiles situées sous la péninsule arabique. Cette eau souterraine remonte sous pression à travers les failles de l’île. Elle alimentait autrefois de gigantesques geysers terrestres et d’incroyables résurgences d’eau douce au fond de la mer salée. Pour les Sumériens, ce phénomène concret validait l’existence de l’Abzou : l’océan primordial d’eau douce sur lequel reposait le monde et qui était gouverné par Enki, le dieu civilisateur.

Le temple de Barbar et les sceaux de Dilmoun

Au cœur de la palmeraie septentrionale, le temple de Barbar témoigne de ce culte rendu à l’eau sacrée. Édifié sur une plateforme ovale de soixante-dix mètres de long, ce sanctuaire monumental comprenait un enclos sacrificiel et un escalier cérémoniel. Ce dernier descendait vers une piscine de lustration directement alimentée par une source artésienne, permettant aux prêtres de communier avec les divinités souterraines.

Les fouilles de ce complexe religieux ont livré une célèbre tête de taureau en cuivre, devenue l’un des emblèmes nationaux du pays. Plus remarquables encore sont les centaines de petits sceaux circulaires en stéatite découverts dans les ruines. Ces objets, portés autour du cou par les citoyens, servaient de signature administrative.

Chaque sceau présente des gravures d’une finesse extrême représentant des gazelles, des taureaux, des symboles astraux ou des scènes sacrificielles. Ils étaient apposés sur l’argile fraîche pour sceller des contrats et authentifier des marchandises. Ces outils administratifs soulignent la complexité d’une société entièrement tournée vers le commerce lointain et la gestion de richesses de transit.

Les nécropoles et les routes commerciales de l’Antiquité

L’opulence de Dilmoun reposait sur son rôle de carrefour d’échanges entre trois grandes aires culturelles. Au nord, la Mésopotamie était riche mais dépourvue de matières premières. Au sud, le pays de Magan possédait d’immenses gisements de cuivre. À l’est, la brillante civilisation de l’Indus regorgeait d’ivoire, de bois précieux et de pierres semi-précieuses.

Disposant de réserves d’eau douce cruciales pour les équipages, Bahreïn s’est imposé comme l’escale obligatoire de cette route maritime. Les tombes inviolées révèlent ce statut cosmopolite : les archéologues y découvrent des vases en pierre ornés de motifs mésopotamiens côtoyant des calices fins originaires de la vallée de l’Indus.

La construction de ces sépultures suivait un rituel strict. De son vivant, chaque individu faisait ériger sa chambre funéraire en pierre. Après le décès, le corps était installé en position fœtale, accompagné d’offrandes. La structure était ensuite scellée et recouverte de gravier pour former un cylindre parfait. Ce paysage de monticules, modifié par des siècles d’érosion et de pillages, n’avait donc pas son aspect chaotique actuel mais formait une architecture géométrique ordonnée dans le désert.

L’époque cassite et le déclin du grand commerce

L’âge d’or de Dilmoun prend fin vers le dix-septième siècle avant notre ère avec l’effondrement de la civilisation de l’Indus et l’émergence de nouvelles routes de cuivre en Anatolie. Privé de ses partenaires commerciaux, le royaume s’isole et décline pendant deux siècles avant d’éveiller la convoitise de Babylone. La dynastie cassite envahit l’île et y installe un gouverneur provincial.

Sous la tutelle babylonienne, Bahreïn perd son rayonnement international et se replie sur l’exploitation de ses ressources agricoles. Les archéologues français ont excavé à Qal’at al-Bahreïn un grand complexe de cette époque. Il s’agit d’une structure palatiale dotée d’une très ancienne installation de production artisanale : une madbassa.

Ce dispositif architectural ingénieux consistait en une série de canaux parallèles creusés dans le sol. On y entassait des sacs de dattes qui, sous l’effet de la chaleur étouffante, libéraient leur sirop. Ce jus épais s’écoulait le long des rigoles pour être recueilli dans de grandes cuves circulaires. C’est la plus ancienne structure de production de mélasse de dattes connue au monde, illustrant la reconversion de l’île dans l’exploitation intensive de ses palmeraies.

La redécouverte textuelle et le palais d’Uperi

La domination cassite s’achève dans les flammes d’un grand incendie et l’île retombe dans un anonymat textuel de plusieurs siècles. L’histoire de Bahreïn resurgit de manière spectaculaire dans les archives de l’Empire assyrien. Sur les bas-reliefs du palais de Sargon deux à Khorsabad, des inscriptions cunéiformes mentionnent la soumission d’Uperi, roi de Dilmoun, dont le domaine est décrit comme une île lointaine posée au milieu de la mer comme un poisson.

Les archéologues pensent avoir identifié le palais de ce souverain assujetti à Qal’at al-Bahreïn. Une aile monumentale de cette époque présente une architecture sacrée sans cesse agrandie, témoignant de rites mystérieux. Les chercheurs y ont découvert de grands dépôts de figurines utilisés comme ex-voto.

La découverte la plus intrigante de ce niveau architectural réside dans la mise au jour de bols en céramique scellés contenant des squelettes de serpents soigneusement lovés autour d’une perle. Ces sacrifices de reptiles, pratiqués au premier millénaire avant notre ère, restent inexpliqués. Ils marquent les derniers feux de la culture proprement dilmounite avant que l’île ne change de visage sous l’influence du monde grec.

De Tylos à l’ère moderne : l’héritage des deux mers

Avec les conquêtes d’Alexandre le Grand, les navires grecs explorent activement le golfe Persique. L’archipel prend alors le nom de Tylos et s’intègre dans les grands circuits commerciaux hellénistiques. Les récits de l’époque décrivent une île verdoyante, couverte de vergers et de cultures cotonnières.

Bien que les villes hellénistiques soient aujourd’hui inaccessibles car recouvertes par les agglomérations modernes, les nécropoles de Tylos fournissent des indices précieux. Les pratiques funéraires y changent radicalement : les défunts sont désormais enterrés allongés sur le dos, face au couchant, et parés de bijoux d’or d’une grande finesse. Ces objets précieux témoignent d’une nouvelle ère de prospérité économique internationale.

Cette richesse renouvelée reposait sur un trésor naturel unique : les perles de Bahreïn. Réputées pour être les plus pures du monde, leur éclat exceptionnel était attribué à la rencontre unique entre les sources d’eau douce sous-marines et les courants chauds de la mer salée. Cette union des deux mers, qui donne son nom au pays, a nourri l’économie de l’archipel pendant des siècles.

L’effondrement du marché de la perle naturelle face aux productions de culture japonaises dans les années trente aurait pu détruire l’économie insulaire. Cependant, la découverte du premier gisement de pétrole du Golfe en mille neuf cent trente-deux a perpétué ce destin historique immuable. Des marchands de Dilmoun aux banquiers d’affaires d’aujourd’hui, les habitants de cet archipel ont conservé le même esprit d’entreprise, s’adaptant à travers les millénaires pour faire de leur petite île un carrefour incontournable du monde majeur.